La grosse machine et la petite famille – 1

Posted on 30 novembre 2012 par

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Le témoignage accablant de @labouseuse, que vous pouvez également retrouver ici. Comme quoi personne n’est à l’abri, pas même comme on le croit souvent, les titulaires de la fonction publique

 

En octobre dernier, je pars en congé maternité. A mon retour en mars, je reprends à mi-temps jusqu’en septembre. Notons que je suis le seul salaire de notre foyer à tous les trois, le Chap étant père au foyer. Le 1er mois de ma reprise, le rectorat se trompe et me paye à plein temps. Dès le mois suivant et sans me prévenir, il ponctionne mon demi-salaire de 100 à 200 € par mois, pendant 5 mois. Nous vivons donc 5 mois sur moins d’un demi salaire (+ les allocs qui diminuent).

A la rentrée de septembre je reprends à 80 %, payé 87% . Début octobre la banque m’appelle : on dépasse notre découvert autorisé. Le rectorat m’a payé à mi-salaire. Je les rappelle, ils n’ont pas reçu ou peut-être perdu ma demande de reprise à 80%, ils admettent que le service est désorganisé, demandent qu’on leur renvoie les papiers déjà envoyés en mars, ce que nous faisons. Ils me promettent de régulariser … pour le salaire de fin novembre, octobre étant déjà sur les rails (le 8 du mois pour une paie le 28). J’insiste pour plus de rapidité, j’explique que j’ai un enfant de même pas un an, un découvert, un seul salaire, une maison qu’on chauffe au bois et qu’il faut payer maintenant. Réponse « On ne fait d’avance que pour les situations exceptionnelles ». Je ne demande pas une avance, mais qu’on me paye (une partie au moins) de ce qu’on me doit. Même réponse. J’insiste encore, trouvez-moi une solution, dites-moi quoi faire, où m’adresser … « Voyez avec votre banque ». Mon chef d’établissement écrit au chef de service, ce mail est resté sans réponse. Nous nous résignons à attendre fin novembre.

Avant-hier, j’ai été payée … mi-salaire. Et bien sûr sans régularisation des salaires dus, ni communication, ni à moi, ni à mon chef d’établissement. 3 mois pleins donc que je travaille à 80% (et +) pour être payée à 50%, à présent sans savoir si et quand la situation se réglera. Je rappelle que quand le rectorat s’est trompé en ma faveur, il a régularisé la situation le mois suivant, et sans m’en prévenir.

Avec la secrétaire du bahut, on a rappelé hier le rectorat . Premier appel, la personne jointe (la même que j’avais eue en octobre) ne « sait pas » et doit « voir avec son collègue et rappeler ». Il dit ne pas retrouver la trace des documents envoyés en mars puis en octobre. On appele le syndicat, transmet le dossier. Ils sont efficaces, compréhensifs et … blasés. Plein de cas pires que le mien. Ne se prononcent pas ni sur l’issue ni sur le délai à la connaître.

Je m’effondre dans le bureau de la secrétaire. Rien encore de gravissime, mais cette incertitude, ce mépris m’écrasent. Nous n’aurons pas faim, mais nous ne passerons pas Noël avec nos familles cette année, le voyage coûte trop cher. Je me rachèterai du thé et du bon shampoing plus tard. Pareil pour l’ostéo et le psy. Heureusement, la belette ne comprend pas encore trop la notion de Noël, se passer de cadeaux de notre part lui est bien égal. Et j’espère que le dentiste acceptera d’attendre le remboursement avant d’encaisser son chèque. Je pleure, la secrétaire m’offre un café … et me montre sa fiche de paie : 1200 € avec 20 ans d’ancienneté, et un mari viré le 21 décembre. Joyeux Noël ! Je retourne au CDI, j’ai cours, je tremble, j’ai peur de craquer. mais ça roule.

Des nouvelles du syndicat, on a le fin mot de l’histoire : le rectorat admet avoir pu perdre les papiers, mais il refuse de payer mon salaire. La raison ? j’ai un remplaçant pour le mi-temps qu’il n’a pas transformé en 80% et qu’on a cru être là pour compléter plusieurs postes à 80% dans ma discipline. Il considère donc que mes heures faites étaient du bénévolat, que je n’avais pas à travailler sans arrêté rectoral (en effet non reçu, mais personne n’a tiqué, pas même le secrétariat du bahut), et que donc, même s’ils ont perdu les papiers, je l’ai dans l’os. Sans me le dire. En me disant même le contraire il y a 6 semaines.

Aujourd’hui, le syndicat réunit des témoignages pour prouver que ma demande a été faite dans les temps … Je scrute les mails du syndic et les surinterprète, comme des SMS amoureux : « je pense qu’il est préférable pour le moment de continuer à faire le 80 % » … Il dit « je pense », il n’est pas sûr que cela serve à quelque chose ?  « Pour le moment », ça veut dire que l’issue peut m’être défavorable, non ?

Voilà où nous en sommes. Nous devrions avoir des nouvelles cet après-midi. On m’a recommandé de faire des tweets initiaux, écrits pour ne pas hurler, un billet de blog, que cette histoire, pourtant scandaleusement banale et courante, méritait un peu plus de visibilité. La voilà. Merci au(x) syndicat(s), sans lesquels nous serions encore plus démunis devant le cynisme de la machine, son incompétence organisée, par manque de moyens, par ignorance volontaire de l’humain. Parce que ces personnes que j’ai eues au téléphone vivent peut-être des situations similaires. Des précaires, parmi ceux qui travaillent pour l’Etat, il y en a plein. D’autres, ou les mêmes,  qu’on empêche de travailler correctement, qu’on force à se blinder devant la maltraitance que le système qu’ils servent distribue.

Une histoire parmi des centaines d’autres, pas la pire, d’une enseignante en France, en 2012.

Posted in: Témoignages