Nina et Aurélie : deux victimes mais peut-être deux symboles

Posted on 12 octobre 2012 par

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Ces derniers jours, nous sommes quelques-uns à avoir suivi l’issu du procès de deux victimes de viols collectifs dans une cité de Fontenay-Sous-Bois, Nina et Aurélie. La première a été reconnue comme victime, la seconde, non malgré une procédure judiciaire et un procès particulièrement éprouvant.

Je ne reviens pas sur les faits car le but n’est pas de faire du sensationnalisme et je veux souligner un point de vocabulaire : on parle de viols collectifs et non de « tournantes ». Ce dernier terme sert juste à maquiller une réalité beaucoup plus sordide que les Tribunaux Internationaux associent à un crime de guerre lorsqu’il est perpétré sur certaines zones : Kosovo, ex-Yougoslavie, Niger, Nigeria, Somalie, etc. La France n’étant pas une zone de guerre, pas de crime de guerre dans ce cas de figure. Pourtant le traumatisme peut être tout aussi violent.

Au risque de déplaire à certains, cette affaire est la démonstration de beaucoup de dysfonctionnements en France, qui – pour le coup – ne sont pas nécessairement imputables à François Hollande ni même à Nicolas Sarkozy. En effet, les faits remontent à 1999 et les victimes ont déposé plainte en 2005.

Le premier dysfonctionnement évident est celui de la justice. Il a fallu 13ans aux victimes pour obtenir un procès de leurs agresseurs. C’est long  13ans. Pendant les sept années de l’instruction, les services judiciaires ont eu tout le temps de rechercher des éléments, des témoignages, de procéder à des enquêtes sociales, psychologiques. D’après ce qui a été rapporté par les journalistes, l’enquête aurait été bâclée. De la même façon, les victimes n’ont pas été prises en charge. Rien n’a été fait pour les sortir de leur quartier, les soutenir psychologiquement. La preuve en est que Nina a fait plusieurs tentatives de suicide. Enfin, tout le monde semble passablement interloqué par la légèreté des peines de ceux qui ont été reconnus coupables. La peine maximum a été d’un an de prison ferme. Si on avait envie de jeter de l’huile sur le feu, on pourrait presque invoquer un déni de justice.

Le deuxième dysfonctionnement est l’évidente équation violence et précarité. Ces viols collectifs sont arrivés dans un quartier apparemment difficile. Les victimes n’ont pas eu les moyens de déménager. Elles ont été confrontées à leurs agresseurs tous les jours. Leurs agresseurs sont libres mais elles sont dans une prison invisible mais bien réelle. A une époque, on parlait des tournantes dans les médias, notamment grâce au mouvement Ni Putes Ni Soumises. On était au début des années 2000 mais ça existait bien avant. Vivant moi-même dans un quartier classé zone prioritaire maintenant, je me rappelle avoir entendu parler des tournantes dans les années 90 et si vous vous souvenez bien, on en parlait déjà dans certains morceaux de rap de la fin des années 80. Autant dire que ce n’est pas récent.

Cela fait maintenant une dizaine d’années que l’on sait que cette réalité existe, que ce n’est pas une légende urbaine et qu’a-t-on fait ? Rien. Aucune structure adaptée aux victimes de viols, aucune procédure d’urgence pour les victimes. Pas d’unité de police spécialisée dans les crimes sexuels. Parfois certains commissariats n’ont aucun élément féminin qui pourrait aider les victimes à parler.

Les femmes de quartiers subissent au quotidien une violence qui ne dit pas son nom : des véhicules qui brûlent, des faits de vandalisme, le harcèlement de rue mais aussi la précarité et le regard des autres. Arriver avec un CV qui comporte le chiffre magique de 93, c’est compliqué. C’est plus dur pour les femmes car le machisme y est tel qu’elles sont aussi emprisonnées dans certaines échelles de valeur qui ne sont pas les leurs. En cité, l’homme fait ce qu’il veut et la femme fait ce que la cité, la famille et éventuellement elle ce qu’elle veut.

Les médias ont parlé à tort de tournantes pour cette affaire. C’est vrai que c’est une erreur mais cela a peut-être eu une vertu thérapeutique sur la conscience collective : les viols collectifs existent toujours et sont traités avec autant de légèreté qu’il y a dix ans.

Il y avait plus de coupables que ceux présents dans le box des accusés. Il y a ceux qui savaient mais qui n’ont rien dit. Ils n’ont pas agressés Nina et Aurélie mais ils n’ont rien fait pour faire cesser leurs calvaires. Car, croyez-moi, dans les quartiers, ce genre de choses se sait. Et tout le monde se tait. Par peur : peur de se faire mettre au ban du quartier, peur de se révolter, peur de faire l’objet de menaces et de violences.

Le troisième dysfonctionnement est le cloisonnement, la politique de la ville. Concrètement, se loger à Paris dans un quartier à peu près convenable – pas le mien donc – est compliqué. Il faut un bon salaire, le bon contrat, le bon garant, le bon nom, la bonne couleur de peau et un gros coup de chance. Sinon, c’est la banlieue. On a construit des villes dans lesquelles on a parqué les personnes, comme des animaux et on en a fait des brutes. Cela ne nous empêche pas du tout de continuer joyeusement dans cette voie-là.

Le dernier dysfonctionnement à souligner est celui du regard de notre société. Toujours selon les journalistes qui ont suivi le procès (mais qui n’étaient pas présents pour cause de huit-clos) , les deux victimes ont été maltraitées durant les audiences. En France, quand une victime – homme ou femme – porte plainte pour viol ou agression sexuelle, on remet en cause la parole de la victime et c’est d’ailleurs le seul. Lorsque l’on porte plainte pour un vol avec effraction, personne ne souligne d’emblée qu’il peut y avoir une arnaque à l’assurance. La victime de viol semble toujours avoir joué un rôle actif dans la commission de l’infraction ou plus communément «  elle l’a bien cherché, elle a mis une jupe/du rouge à lèvres/ elle se promenait toute seule après 22h ». Dans les pays nordiques, on ne rigole pas avec les agressions sexuelles. Dans certains Etats – peu démocratiques il est vrai – ce type de crime est très sévèrement puni.

On a d’ailleurs bien vu les réactions de certaines personnes quand ils ont découvert le harcèlement de rue, c’était très significatif.

Il devient très urgent de mettre en place des structures, des personnes et des procédures adaptées aux victimes, afin de leur rendre justice, de les sortir du climat de précarité avancée dans lesquelles certaines peuvent se trouver. Le temps de la colère doit laisser place au temps de la réflexion et de la construction. Et nous, les femmes de quartier, on doit arrêter de se taire.

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