Stages et délocalisation : la mort annoncée du community management ?

Posted on 4 septembre 2012 par

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Disclaimer : les cas et exemples évoqués ci-dessous sont véridiques et issus de discussions à caractère privées. De ce fait, les personnes et les entreprises concernées ont été anonymisées.

Celles et ceux qui sont à la recherche d’un emploi en tant que community manager en France ont très certainement remarqué la pénurie d’emploi réel en la matière. Il suffit de se rendre sur n’importe quel site d’emploi dédié au recrutement dans le domaine des nouvelles technologies pour se rendre compte que les stagiaires sont majoritairement recherchés, avec des offres parfois fantaisistes. Ainsi peut-on découvrir avec tristesse ou amusement telle entreprise qui recherche un blogueur influent en stage ou un directeur de la communication en stage.

Lorsque l’on interroge les entreprises qui n’ont plus aucun complexe à recruter des stagiaires, elles invoquent toutes le manque de moyens financiers – y compris certaines sociétés qui ont pignon sur rue – et essaient tant bien que mal, de justifier leur démarche par la possible embauche en CDI du stagiaire. Une sorte de période d’essai qui durerait de six mois à un an, avec une compensation financière aux alentours de 400€ par mois.

Plus récemment, un entrepreneur avouait sans complexe avoir embauché quatre personnes pour s’occuper du webmastering et du community management … à Belgrade. Raison invoqué ? Financière évidemment. Pas d’URSSAFF à payer en Serbie et un service qui se veut opérationnel 24h sur 24.

Effet de bord de cette paupérisation des offres sérieuses d’emploi de community management, l’afflux massif de candidatures vers les agences et entreprises qui embauchent encore en CDI. Pour certaines offres, il a été constaté que presque 400 personnes avaient envoyé leur candidature. Difficile de faire la différence lorsque son CV est semblable en tous points avec celui de dix autres personnes.

C’est peut-être le moment de procéder à une sorte de rappel. Le stage est une immersion dans le monde de l’entreprise et la découverte d’un métier. Le stagiaire est là pour apprendre et non pour fournir une expertise. Le propos précédent est d’une banalité à pleurer mais lorsque l’on voit certaines offres de stage qui demandent des expertises à des personnes tout juste sorties de l’école ou qui y sont encore, il y a de quoi s’interroger. De la même façon, demander à des jeunes étudiants d’avoir la maîtrise de certains logiciels propriétaires qui sont particulièrement onéreux semble inapproprié, surtout lorsque des alternatives libres et open-source existent, avec une documentation conséquente. Par ailleurs, demander à une personne, sortant de l’école, ayant environ une vingtaine d’années, d’être un blogueur influent dénote une méconnaissance profonde des réseaux sociaux.  Les blogueurs que l’on qualifie d’influent ont plusieurs années d’expertise, un réseau conséquent, une connaissance très fine du Web et sont généralement âgés entre 30 et 45ans.

Sur la question de la délocalisation, il semble peu opportun de confier une communication numérique, destinée à un public Français, à des personnes qui ne sont ni Françaises, ni en contact direct avec le public Français.

Que ce soit dans le cadre d’un stage ou d’une délocalisation, confier sa communication numérique à une personne qui pourrait ne plus être là dans deux mois est une erreur. C’est prendre le risque d’avoir une communication numérique irrégulière et penser qu’il sera possible de pérenniser une communauté en la confiant à quelqu’un qui sera destiné à partir ou qui n’est pas sur place, relève de la rêverie. Si on reprend l’exemple de l’entrepreneur qui a procédé à la délocalisation du webmastering et du community management, la première question qui vient à l’esprit est celle concernant les opérations de communication « réelles ». Comment quelqu’un qui réside à Belgrade peut-il connaître les blogueurs influents parisiens et les rencontrer ?

On pourrait accuser les récents changements politiques qui ont affecté la France, mais ce serait trouver un coupable bien accommodant. De telles pratiques existaient avant le changement de Gouvernement. Il suffit pour s’en convaincre de regarder ce qui se passe du côté des graphistes et des illustrateurs, qui connaissent eux aussi un phénomène de paupérisation.

Quels vont être les risques à court et moyen termes de ces pratiques ? La disparition pure et simple des professionnels du community management. Pourquoi s’obstiner dans un métier s’il ne permet pas d’en vivre ? Autant se reconvertir dans quelque chose qui permet de subvenir à ses besoins. L’autre risque est la perte de confiance envers les entreprises. Pourquoi faire vivre une entreprise – en achetant ses produits – si elle a recours à des pratiques qui peuvent être analysées comme douteuses ? Crise oblige, de plus en plus de personnes vont s’intéresser aux aspects éthiques d’une société avant de contracter d’une façon ou d’une autre avec elle.

Autre risque et pas des moindres : le vol des identifiants et mots de passe de l’entreprise par le stagiaire. Récemment un entrepreneur a appelé à l’aide sur Twitter car son dernier stagiaire était parti avec les identifiants du réseau social.

Des écoles proposent actuellement des formations pour être CM, ce qui peut sembler curieux : pourquoi proposer une formation à des étudiants si la seule chose qu’ils peuvent espérer en bout de chaîne, ce sont des stages et non des CDI ?

Cette vision des choses est certainement pessimiste mais ce cercle vicieux ne peut finalement qu’aboutir à une équation perdant-perdant. Gageons que les sociétés qui souhaitent s’inscrire dans la continuité auront un sursaut de bon sens.

Posted in: opinions