Éloge de la faiblesse

Posted on 27 avril 2012 par

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Boubelinde a été inspirée cette semaine. Cette fois, c’est à cette obligation qu’on a à être toujours forts et droits dans ses bottes qu’elle s’attaque…

C’est la lutte, tout le temps. Quand tu cherches un travail, quand tu essaie de faire comprendre que le fait de ne pas en avoir trouvé ne prouve pas que tu n’y as pas mis du tien, quand tu tentes de te justifier. Et puis quand enfin tu trouves, c’est la lutte toujours. La lutte pour t’y maintenir, parce que tu as intérêt à faire tes preuves pour gagner ton smic, la lutte pour faire comme si tu te sentais enfin bien et épanouie, comme si tu croyais sincèrement que les rails sur lesquels tu t’es posée ne risquent pas d’être coupés au bord du canyon.

J’ai été éduquée pour être une gentille fille. Je devais prêter mes jouets, respecter mes aînés, je ne faisais pas de caprice, je demandais les choses poliment et abandonnais sagement, contrite, si on me les refusait. J’apprenais à me contenter de ce que j’avais. J’évitais de bouder et maintenais un sourire sur mon visage dès lors qu’on me prêtait attention. Ne réclame pas, dis merci !

Évidemment je n’avais pas pris en compte que mes Bisounours ne feraient pas le poids contre des hyènes. Il eut fallu au moins que je sois magnifique, ou que j’aie, que sais-je, un talent particulier. Mais je l’ai vite compris, je n’étais pas une princesse de contes de fées, ma beauté n’a jamais éclipsé ni le soleil ni la lune, je ne disposais ni de pouvoirs magiques ni de bottes de sept lieues, j’étais désespérément normale, comme tout le monde, avec peut-être en prime une petite tendance à la torpeur contemplative.

Alors il a bien fallu que je me construise une identité pour faire ma place. Je suis passée par le mode dragon cracheur de feu, par l’étape je suis une rigolote, j’ai tenté les airs mystérieux aussi, comme si un regard perdu dans le vague en toute occasion laissait entrevoir une vie intérieure exceptionnelle. Résultats peu probants je le concède.
Tout ça fait illusion sur la forme mais ne modifie pas le fond, et le temps n’est plus au subterfuges. Parce qu’être bêtement soi-même ne permet plus de remplir plus l’écuelle de nos jours. Cherchez pas, le taf peinard, les vacances au camping et les paisibles soirées canapé-chauffage, aussi modeste soit l’ambition, c’est plus non plus pour nous les gentils, les simples.

Non, il FAUT être : ambitieuse, féroce, culottée, opiniâtre. C’est ainsi.

 

Brillante et pétillante, sexy en toutes circonstances je serai ; mon corps je maîtriserai ; indépendante, cynique et réaliste je resterai ; trop de sensibilité j’étoufferai ; ma culture du « minimum légal » aux finesses élitistes j’étendrai ; un avis politique construit (et consensuel) j’affirmerai ; ma langue de ma poche je sortirai ; mes coudes j’affuterai pour mieux en jouer ; du désir à l’exigence je passerai ; et toujours le petit plus, l’originalité convenable pour sortir du lot je m’efforcerai de mettre en valeur.

Si tu parviens à gérer tout ça, et si tu as un peu de chance, tu peux éventuellement espérer parvenir à séduire un puissant qui te donnera un salaire juste décent et peut-être même un peu de reconnaissance.

Que faire alors de la placide jeune femme qui se terre en moi ? Celle qui a mis des semaines à oser aller demander à sa voisine de baisser le son de sa radio. Celle qui relit régulièrement Harry Potter, mais ne connaît pas le dernier Goncourt et n’aime pas Nothomb. Elle dit qu’elle aime la musique Classique, mais n’y connait en fait rien du tout. Elle n’appelle pas trop souvent ses amis de peur qu’ils la croient désœuvrée, mais est ravie d’être toujours dispo pour eux. Elle ne veut pas d’un plan cul, elle veut une histoire d’amour. Méchamment à coté de la plaque, la pauvre…

Assise dans son canapé dans des tenues improbables « pour traîner à la maison » elle se laisse parfois à penser que le sens de la vie c’est peut-être juste la capacité à s’émerveiller, et ne trouve pas de dichotomie entre cela et le fait qu’elle estime que de toute façon, l’humanité ne fait que parasiter sa terre, comme le pou le fait de nos têtes. Médiocre philosophie mais bon, bien suffisante.

Ce n’est pas de la fatigue, ce serait trop facile comme excuse, c’est juste une envie de se complaire dans une modeste mélancolie, peinarde.

Quel plaisir tout de même de plonger dans la cotonneuse fainéantise, dans le spleen et la douceur du rien. Qu’il serait bon parfois de se laisser porter et d’accepter avec tranquillité les petites surprises d’un quotidien banal, dénué de toute ambition dévorante, de tout rêve de gloire ! Cesser de louvoyer entres susceptibilités et flagorneries pour optimiser son p… de « réseau » sans lequel on ne vaut pas tripette. Faire ce que l’on a à faire sans avoir encore à se triturer le cerveau, et poser comme balises de petites habitudes rassurantes.
Que cela doit-être agréable d’admettre nonchalamment que l’on ne sait pas, et que l’on n’a pas forcément envie de savoir ! De sourire aimablement sans passer pour l’idiote du village et de croire que c’est cela qui nous fera avancer, au lieu de devoir montrer les dents et rentrer dans la mêlée. Redevenir et rester la gentille petite fille qui se laissait porter.

Faut-il militer aussi pour le droit au « j’ai pas le courage » ? Ou est-ce que finalement le comportement le plus follement subversif du moment ne serait-il pas de se laisser dissoudre langoureusement dans sa faiblesse, et de s’en foutre ?

 

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