Le Faux Travail et Nous

Posted on 24 avril 2012 par

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Cher monsieur le Candidat Président,

Vous nous avez annoncé en grande pompe (arrêtez moi si je me trompe ) que  «Le 1er mai, nous allons organiser la fête du travail mais la fête du vrai travail, de ceux qui travaillent dur, de ceux qui sont exposés, qui souffrent, et qui ne veulent plus que quand on ne travaille pas on puisse gagner plus que quand on travaille».

Votre actuel ministre du travail précise, pour ceux qui ne l’auraient pas très bien compris, que le vrai travail « ça veut dire les gens qui prennent leur voiture le matin pour se rendre dans leurs entreprises, leurs usines, leurs exploitations, qui travaillent toute la journée, rentrent le soir et ont encore mille choses à faire pour leur famille, pour eux-mêmes, pour gérer leur foyer».

Si je me permets de vous adresser cette lettre, à vous, à votre équipe et à vos partisans, c’est parce que mes frères précaires et moi, on ne pourra pas venir à votre petite sauterie. Ce n’est pas qu’on ne veut pas venir, c’est juste qu’on n’est pas invités.

Et oui. On ne peut pas prendre notre voiture le matin pour aller travailler, parce que l’usine qui nous employait a fermé il y a deux ans (une histoire de délocalisation, de fonds d’investissement et d’actionnaires, enfin vous voyez le genre), qu’on n’a pas réussi à retrouver un emploi, et qu’aujourd’hui, on est en fin de droits, au RSA, et que la voiture on a dû la vendre pour payer la facture d’électricité. Vous savez, celle qui a quasiment doublé pendant votre mandat.

On ne peut pas se rendre dans nos entreprises, parce que bien que diplômés et ayant enchaînés les stages, on en a trouvé aucune pour faire de nous leur salarié. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé. On a choisi une formation durant laquelle on nous a promis monts et merveilles. On s’est qualifié dans un secteur qui nous passionne et qui, pensions nous, était utile à notre société. On a multiplié les expériences en compilant les missions (parfois à responsabilités). On a acquis un haut niveau de compétences. Puis on a enchaîné les envois de CV, les entretiens, les remises en questions. Parfois, on a même essayé de mettre une corde de plus à notre arc en faisant une nouvelle formation, plus professionnalisante. On a même fait du bénévolat, pour voir si ça ne pouvait pas nous ouvrir les portes. Or c’est étrange, dès qu’il est question de salaire, les portes restent curieusement fermées. On a aussi revu nos ambitions à la baisse et aujourd’hui, on est même prêts à accepter presque n’importe quoi. Rien à faire, on est toujours sans emploi. Et comme on n’a jamais vraiment travaillé, on n’a pas le droit à l’ARE. Heureusement, on a plus de 25 ans, comme ça on peut toucher le RSA. Et comme ce n’est pas notre cas à tous, ben… on se démerde.

On ne peut pas être exposés, vu que vous avez décidé de ne plus nous voir. Oui, nous les précaires, vous avez décidé de ne plus nous considérer. Vous préférez parler de nous comme des usurpateurs qui dépouillent les honnêtes travailleurs. Nous qui ne  somme coupables que d’être arrivé sur le marché du travail au mauvais moment. Nous qui ne sommes coupables que d’avoir choisi un secteur qui fut sacrifié sur l’autel du grand capital. Nous qui ne sommes coupables que d’avoir eu des accidents de la vie. Attention, je ne nie pas que les assistés que vous adorez stigmatiser n’existent pas. Je sais qu’il y en a, j’en ai même rencontré quelques uns. Et pour ceux-là, nous sommes d’accord, il faudrait faire quelque chose. Mais êtes vous bien certains que nous soyons tous à mettre dans ce sac là ? Nous ne sommes pas des cas particuliers. Nous ne sommes pas de ceux à qui on peut dire « non, mais toi, c’est pas pareil ». Nous sommes l’immense majorité des précaires. Et nous ne demandons pas mieux que de travailler, dans la justice et l’équité. Nous considérons que c’est un droit fondamental, que vous auriez dû sinon garantir, au moins faciliter.

A vous entendre, nous ne sommes pas ceux qui souffrent. Notre situation, nous l’avons bien méritée. Non, mieux. Nous l’avons cherchée, et nous la revendiquons. Nous retrouver, fraichement diplômés à enchainer les missions d’inventoriste en intérim à 3heures de chez nous était notre ambition première. Nous retrouver bloqués dans une région socialement sinistrée à élever seule des enfants en bas âge, dans une situation financière telle qu’il nous est impossible d’envisager de déménager vers des cieux plus cléments était un rêve de gosse. Nous retrouver à même pas 30 ans à faire la queue à la caf pour grappiller les 500 euros qui nous permettront à peine de manger, on en avait vraiment envie depuis toujours. S’entendre dire que le minable CDD au SMIC à mi-temps qu’on a réussi à décrocher à force de persévérance ne sera pas renouvelé pour cause de restrictions budgétaires nous fait chaud au cœur.

D’ailleurs, nous revendiquons à grands cris notre souhait de continuer à gagner plus en ne travaillant pas. Si on ne parle que de mon cas, il m’est arrivé à plusieurs reprises dans ma vie de constater qu’effectivement, je gagnerai plus d’argent avec les aides sociales qu’en allant au turbin. Pourquoi ? Parce que le travail qu’on nous propose est minable. J’ai déjà eu des fiches de payes inférieures à un RSA. Pour un emploi ou j’avais été recrutée grâce à mes compétences, ma formation et mon expérience. Quel est le patron qui propose de tels contrats ? Je vous le donne en mille Monsieur le Candidat Président : c’est vous. Non, attendez, soyons plus précis. C’est votre ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche. Vous savez, Laurent Wauquiez, celui qui est prompt à défendre les valeurs du vrai travail et à fustiger les assistés. Oui oui, celui là même qui adore faire signer des CDD (qui cesseront d’être renouvelés dès lors qu’il sera question de les transformer en CDI) à moins de 900 euros mensuels à des mères de famille, qui pourraient gagner tout autant, sinon plus en restant chez elles. Pourquoi continuer à en chier autant, à envoyer des centaines de CV, à aller à des centaines d’entretiens, à faire des dizaines de formations, pour au final ne décrocher qu’un contrat qui ne permet même pas d’avoir un salaire à quatre chiffres ? Quelle valeur avez-vous donné au travail quand ce que vous avez fait de lui un marasme boueux ou les chances de noyade sont bien plus importantes que les chances de survie ?

Nous ne faisons pas partie de ceux qui travaillent toute la journée. Non. Nous passons nos journées à regarder l’ampoule qui pend au plafond de notre chambre. Nous regardons les pigeons, assis sur les perrons de nos immeubles miteux. Nous attendons passivement que ça tombe.

Monsieur le Candidat Président, nous, les Précaires, nous ne viendrons pas à votre fête du vrai travail. Tout simplement parce qu’un vrai travail, on aurait adoré pouvoir en exercer un, mais que durant votre mandat de cinq ans, vous nous avez laissé tombés, et que vous n’avez rien fait d’autre que de nous cracher au visage en nous traitant d’ingrats. Nous ne viendrons pas, et nous en serons fiers.

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