aux urnes, précaires

Posted on 19 avril 2012 par

16


Je ne sais pas ce que vous allez faire dimanche. En ce qui me concerne, je vais me lever un peu plus tard que d’habitude. Trainasser un peu plus que d’habitude devant ma tasse de café. Rester un peu plus longtemps sur le jet brulant de la douche. Mettre mon tee-shirt Ziggy Stardust, mon vieux 501 troué et mes reebok freestyle de l’espace (ce qui explique pourquoi je n’ai pas de blog mode). Puis je prendrais mon vélo, et j’irai voter.

Pour qui est ce que je vais voter ? Aujourd’hui encore, je n’en sais rien. Mon cœur et ma raison se battent comme des chiffonniers, c’est pas beau à voir. Et après tout, finalement, mon bulletin de vote, même s’il va s’ajouter à ceux de mes millions de concitoyens, n’engage que moi, ma conscience et mes convictions. Je me console en me disant qu’au moins, je sais pour qui je ne vais pas voter.

Et pourquoi, pour quoi est ce que je vais voter ? Je me demande si cette question n’est pas plus essentielle.  Qu’est ce qui fait que dimanche matin, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, ou que des boules de feu tombent du ciel, j’irai voter ?

(voter moi je veux bien, mais si l'enveloppe passe pas dans la fente, on est dans la merde)

Parce que pour moi, le vote n’est pas un droit. C’est un devoir. Une responsabilité. Mettre un bulletin dans l’urne n’est pas un acte anodin. Ce n’est pas simplement donner son avis ou exprimer sa préférence. C’est un acte historique, social et culturel. Voter, c’est pour moi assumer et revendiquer son identité de citoyen. Evidemment, en tant que femme, ce devoir me tient d’autant plus à cœur. C’est pour cette raison que je pense que le vote blanc ou nul devrait être comptabilisé. Le geste du citoyen qui va jusqu’au bureau de vote pour y glisser un bulletin vierge ou raturé n’est en aucun cas comparable à celui qui fait le choix de ne pas se déplacer. Si aucun des candidats ne me convient, si je veux montrer mon désaccord avec tout ce qui m’est proposé, je ne le ferais pas en restant chez moi. Je voterai blanc. J’aurais fait mon devoir. J’aurais donné mon avis. Je pourrais l’assumer et le revendiquer. Parce qu’on ne revendique rien du tout en ne se déplaçant pas : le geste a autant de valeur que si on préférait partir en weekend à Palavas les flots. Certes, mon avis ne sera pas pris en compte, et ce sera injuste. Mais au moins j’aurais la conscience tranquille, parce que j’aurais fait ce qu’il fallait. Rien, absolument rien, ne justifie à mes yeux l’abstentionnisme. De même que rien ne justifie qu’un vote blanc ne soit pas comptabilisé.

Parce que voter, c’est se questionner sur notre société. Voter résulte d’une réflexion. Les présidentielles, c’est l’occasion de s’arrêter une minute et de regarder notre société. Ou en est-on ? Forcément, nous les précaires, pas plus mal placés que d’autres pour se poser la question. Il nous suffit d’ouvrir notre frigo vide, de recevoir une lettre de refus d’une énième DRH, de compter les jours avant la fin de notre cdd, ou d’avoir une rage de dents pour le savoir ou on en est. En tant qu’experts en funambulisme, on n’a pas attendu la période électorale pour avoir un avis bien tranché sur les valeurs que préfèrent mettre en avant ceux qui nous gouvernent. On sait aussi parfaitement ce qu’on aimerait attendre de notre société. On sait ce qu’on a (pas), et ce qu’on veut (plus). Et malheureusement, nous, précaires, on est les mieux placés pour se dire « à quoi bon ».

C’est vrai ça. A quoi bon ? Quel candidat va remplir nos frigos ? Quel candidat va nous permettre de décrocher se poste, tant convoité, avant qu’on soit en fin de droit ? Quel candidat va faire que ton CDD va être renouvelé ? Quel candidat va enfin traiter ta demande de HLM ? Quel candidat va demander à ton banquier d’arrêter de te couler avec ses agios ? Quel candidat va faire en sorte qu’à la fin de ta formation tu sois suffisamment armé pour prétendre à autre chose qu’une succession de stages de moins de deux mois ? Quel candidat fera en sorte que lorsque tu es malade, tu puisses te soigner correctement, en ayant les moyens de te payer une mutuelle, des soins corrects, et surtout en ayant les moyens de te guérir au chaud, chez toi sans risquer l’amputation de salaire ? Quel candidat balayera la merde autour de nous pour nous dire enfin « C’est bon. Soyez sereins. A partir de maintenant, on va travailler ensemble, et tout ira mieux » ?

Bien sûr, je n’ai pas la réponse à cette question. Puisque par principe, une campagne se fait sur des propositions, des promesses, des paroles. Rien que du conditionnel. Aucun contrat entre nous et les candidats. Ils promettent un certain nombre de choses. On les élit. Et on a que peu de recours si toutes ses belles promesses ne sont pas respectées. Alors c’est vrai, certains parlent de nous. Pas trop fort et pas trop longtemps, parce qu’on est bien moins spectaculaires et télégéniques que la lutte contre le terrorisme. Mais parfois, on entend une proposition qui pourrait nous rendre la vie moins amère. Puis on se souvient que les politiques, c’est « tous des pourris », qui « ne pensent qu’à servir leurs propres intérêts », qui n’ont « rien à faire de ceux qui ont bougé leur cul pour aller voter ». Et c’est vrai que de tous les bords, ce qu’on espère n’être qu’un cliché se vérifie régulièrement. Corruption, conflits d’intérêts et autres joyeusetés sont monnaie courante. Alors on pourrait se dire légitimement « à quoi bon ».

Tout simplement parce que la démocratie n’est pas naturelle. C’est un droit qu’on a gagné à force de multiples combats tous plus violents les uns que les autres. C’est sûr qu’elle est loin d’être propre notre démocratie. Parfois même, elle sent carrément la merde. Mais elle continue d’exister. Et elle n’est pas acquise. En n’allant pas voter, on prend le risque de la laisser s’échapper. L’abstentionniste nie la démocratie en refusant de s’exprimer le seul moment ou il en a la possibilité. Alors qu’il faudrait qu’on aie bien conscience qu’on est pas à l’abri, même chez nous, en occident, chez les donneurs de leçons, dans ce qui fut un jour la patrie des lumières et des droits de l’homme.

Regardons juste une minute autour de nous. Pas besoin d’aller bien loin. Pas besoin de changer de continent. Regardons nos voisins. Je vous rappelle que la Grèce, berceau de la démocratie, de la république et de la citoyenneté a à sa tête un homme que les grecs n’ont pas élu. Et les grecs ont beau manifester, hurler, ou bien s’immoler par le feu, ils n’y peuvent plus rien.

Donc dimanche matin, je vous en conjure, prenez votre café et une bonne douche, mettez votre jean préféré et votre plus joli tee-shirt, sortez votre vélo et votre conscience, et allez jusqu’au bureau de vote. Même si c’est pour voter blanc. C’est important.

(sinon, je vous rappelle, si vous avez besoin d’un peu d’aide pour choisir, que les copains de Génération Précaire ont mis en place un très bel outil de notation des candidats: http://youngandpoor.org/ )

Posted in: opinions