Santé et précarité : inégalités à tous les étages

Posted on 14 mars 2012 par

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France 5 diffusait hier soir un reportage sur les inégalités sanitaires observées en France. N’en déplaise à Micheal Moore dans Sicko, la France est loin d’être exemplaire en matière d’accès aux soins pour tous.

En théorie, grâce aux dispositifs AME (Aide Médicale d’Etat : réservé aux personnes en situation irrégulières) et CMU (Couverture Maladie Universelle), les personnes en situation de précarité, qu’elles soient en situation irrégulière ou au chômage, peuvent être soignées. La réalité est tout autre.

Ainsi, un rapport ayant pour cadre la prise en charge dentaire de novembre 2002 de deux étudiantes, en stage chez Médecins Du Monde, souligne la disparité de traitement entre les personnes couvertes par le régime général de la Sécurité Sociale et celles dépendant de l’AME/CMU : accueil téléphonique, prévention, prise en compte de la douleur et finalement rendez-vous, ce court rapport montre les inégalités de traitement qui peuvent exister entre les personnes.

Ce même rapport soulignait un autre point : outre les disparités de traitement, il semblerait que l’un des facteurs d’aggravation de l’état de santé dentaire des patients en situation de précarité ait pour origine l’absence de prise en compte du degré de dangerosité. De manière plus générale, lorsque l’on s’interroge au quotidien pour savoir ou dormir, quoi manger, comment se laver, la question de l’hygiène dentaire ne se pose pas réellement, sauf lorsque la douleur fait surface.

Le dernier rapport de l’observatoire d’accès aux soins de Médecins Du Monde souligne que le taux de couverture des vaccins chez les personnes en situation de précarité, est faible et que certaines épidémies ou maladies, qui ne devraient normalement plus avoir cours en France, refont régulièrement surface, notamment parce que les personnes en situation de précarité n’ont pas accès aux soins nécessaires ou parce qu’elles ne sont pas vaccinées, comme le démontre l’exemple de la rubéole. Le rapport nuance en soulignant toutefois que les enfants présentent un meilleur taux de vaccination, vraisemblablement en raison des vaccinations obligatoires faites par les infirmières scolaires.

Par ailleurs, certaines pathologies graves sont récurrentes chez les populations précaires, non seulement parce qu’elles ne sont pas dépistées à temps comme le cancer ou le diabète mais également parce qu’elles ne font pas l’objet d’un suivi médical régulier, notamment pour des raisons d’accessibilité géographique et de possibilités financières.

Autres pathologies : le SIDA et la tuberculose. Dans le premier cas, une bonne partie des personnes ne font pas dépister et dans le second, les conditions de vie aggravent l’état des personnes malades, notamment les conditions de logement.

Les principaux obstacles à l’accès aux soins, en dehors de la barrière de la langue, sont la complexité des procédures et l’abus de demandes de pièces justificatives, l’absence de domicile, l’absence de complémentaire santé et/ou l’impossibilité de payer les frais non-pris en charge par la sécurité sociale, le refus de certains praticiens de soigner les personnes bénéficiant de la CMU/AME, la peur des arrestations dans les structures de santé.

La combinaison de l’ensemble de ces facteurs se traduit par un retard constant pris par les populations précaires dans les soins médicaux. Découragés par avance, ils finissent par survivre plus qu’à vivre avec des pathologies plus ou moins lourdes, jusqu’au moment où elles s’aggravent, au point de terminer aux urgences. Au-delà des situations personnelles des personnes précaires, ce sont également des problématiques de santé publique qui sont en jeu. En effet, si un patient zéro contamine d’autres personnes, il sera difficile de traiter les autres patients sans pouvoir observer le patient zéro. Certaines pathologies se transmettent par contact (sang, urine, salive, sperme, sécrétions vaginales) mais d’autres n’ont besoin que d’oxygène et se propagent dans l’air comme certaines formes de grippes.

C’est notamment pour des raisons de santé publique qu’il faut renoncer à supprimer l’AME  : une bactérie ne fait pas la distinction entre une personne en situation régulière ou non et vouloir à tout prix la fermeture des frontières pour des raisons médicales est également une aberration scientifique. Par ailleurs, dans le cas de l’AME, il semble essentiel de supprimer le paiement de 30€ pour pouvoir en bénéficier. La somme en question peut paraître anecdotique mais lorsque l’on est dans une situation d’extrême précarité , cette somme paraît exorbitante.

Mais les inégalités en matière sanitaire ne se « cantonnent » pas aux demandeurs d’asile, aux mineurs, aux SDF ainsi qu’aux personnes en situation irrégulières. En effet, avec la crise, d’abord financière, puis économique et maintenant sociale, qui a touché une bonne partie de l’Europe, les populations se sont précarisées, faisant que de plus en plus de personnes renoncent à se soigner.

S’il est possible de bénéficier du régime général de la Sécurité Sociale, datant de 1945, lorsque l’on est salarié, il est devenu courant de se voir demandé par les praticiens, que les patients aient souscrit des mutuelles complémentaires, lesquelles ne prennent pas totalement en charge certains soins ou alors à partir d’un certain temps de cotisation. Or certains soins nécessitent, par leur nature, d’être effectués très rapidement mais ne sont pas des urgences médicales au sens strict du terme. C’est le cas des prothèses dentaires mais également de la chimiothérapie, des opérations chirurgicales. Or cela engage des frais. Si on prend l’exemple des couronnes dentaires en céramique, il faut compter 800€ par céramique et il ne s’agit pas d’un prix excessif, c’est le prix moyen observé chez les dentistes. Deux solutions s’offrent alors à la personne : renoncer à se faire soigner ou contracter un prêt. Le fait d’être salarié exclut la personne des catégories énoncées précédemment mais les revenus et le niveau de vie font que ce type de soins finit par devenir un luxe.

De la même manière, les bilans médicaux annuels peuvent vite creuser un budget déjà petit. 40€ de consultation chez le dentiste, 80-50€ de consultation pour la gynécologue, environ 100€ pour les laboratoires d’analyse pour les prises de sang, urines, frottis et cela sans compter les spécialistes que l’on peut être amené à consulter en fonction de son âge, de sa profession, de ses antécédents médicaux et habitudes sanitaires.  Ainsi, le reportage de France 5 soulignait que de plus en plus de personnes âgées renonçaient à se soigner, faute de moyens pour payer non seulement les soins mais également les médicaments. 1 Français sur 5 a renoncé à se soigner faute de moyens. Trop « riche » pour bénéficier de la CMU et trop pauvre pour avoir accès à une mutuelle adaptée. Il serait 2 millions de Français à être obligés de se passer de mutuelle complémentaire santé.

Parade à cela : les urgences. Plutôt que d’aller chez un médecin, quand une douleur devient trop aiguë, certains vont directement aux urgences se faire soigner.

Arrivé à ce stade de la réflexion, il convient de s’interroger sur les tarifs des médecins mais également sur leurs motivations. Si certains ont clairement omis le Serment d’Hippocrate, d’autres en revanche sont réellement intéressés par le sort de leurs patients. Mais la lourdeur des charges sociales, des frais généraux ainsi que des assurances de plus en plus lourdes qu’ils sont dans l’obligation de contracter, font que même les plus altruistes se retrouvent au pied du mur. Le médecin généraliste interrogé pour le reportage de France 5 , Mady Denantes (Paris 20eme) soulignait que son métier d’origine, pour lequel elle avait été formée, était la médecine et qu’elle passait actuellement une partie de son temps à s’interroger pour savoir si les patients qu’elle recevait, faisait effectivement les soins et passait effectivement les examens complémentaires nécessaires.

Par ailleurs, la gestion de la douleur est accessoire. En effet, les anesthésies sont considérées comme étant de confort, elles ne sont pas remboursées.  La question de la douleur est souvent reléguée en second voire en troisième élément de prise en compte de la maladie. Or, certaines pathologies bénignes peuvent être douloureuses. A l’inverse, d’autres sont indolores. Mais les patients ne sont pas égaux en face de la douleur physique et les anesthésies nécessaires doivent être adaptées. Dans le cas de certaines pathologies, l’intervention d’une anesthésie n’est pas une question de confort, mais bien une nécessité vitale notamment dans le cas des phobies, comme la phobie du dentiste, reconnue officiellement par l’OMS.

Gagnantes de ce système ? Les mutuelles qui sont clairement devenues un bien de consommation et les patients, des clients, en particulier les personnes âgées dans la mesure où les complémentaires santé sont basées sur des facteurs à risques, dont l’âge. De ce fait, les retraités sont également des dommages collatéraux alors qu’elles ont cotisé toute leur vie, notamment pour la sécurité sociale.

Nouvel acteur dans ce domaine : les sociétés de prêts, précédemment évoquées, qui proposent des crédits pour se soigner. Certaines associations comme CRESUS proposent des micro-crédits, notamment pour se soigner.

Il y a effectivement une réforme de la santé à mener mais qui doit être globale afin que chacun puisse correctement se soigner mais ait un égal accès aux soins de prévention.   En effet, il n’y a pas que la question de la santé mais bien une globalité à prendre en considération : le logement, la nourriture ainsi que la prévention en système scolaire ont également un impact. Un logement insalubre a un impact sur la santé. Une famille qui ne mange pas équilibré parce que ça coûte moins cher d’acheter certains produits bas de gamme, va générer des risques sanitaires notamment en ce qui concerne l’obésité mais également le diabète – dont il est question de dérembourser en partie les soins –  ainsi que d’hypertension.  Or, l’ensemble des pathologies citées vont générer des problèmes de santé très lourds qui vont finir par coûter de l’argent à la Sécurité Sociale, à travers l’hospitalisation, notamment à partir de celle des urgences.  A titre d’exemple, un fumeur va très vite décéder d’un cancer du poumon. Un obèse va présenter toute une série de pathologies qui vont entraîner des soins lourds et onéreux.

Le mot de la fin : la santé est la deuxième préoccupation des Français. Or, les candidats à l’élection présidentielle n’abordent pas le sujet ou alors de manière tellement vague ou polémique que le débat de fond ne peut être fait sur cette thématique.

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