slasher / précaire

Posted on 6 mars 2012 par

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Les Slashers. Encore un néologisme anglicisant qu’il est de bon ton de pouvoir placer lors de les conversations mondaines de nos dîners en ville si nous voulons continuer à passer pour des jeunes gens bien dans la tendance? Encore un idiome qu’il nous sera impossible à caser la prochaine fois que Mamie nous demandera comment on va?

N’en sois pas si sûr, jeune précaire. Parce que si on est pas sûr d’avoir bien compris ce que c’est que la génération Y, si on trouve le Snaking un peu indigeste, qu’on ne fais pas partie de ce que Nadine Morano appelle les Twittos, et qu’on a jamais eu les moyens d’être des Fashionatas, avec les Slashers, on tient quelque chose.

Commençons par le début. Les Slashers, c’est qui?

la reine des slasheuses, c'est moi. (clique sur l'image)

Les slashers sont d’étranges individus qui ont pris pour habitude de cumuler les emplois comme moi je cumule les assiettes sales dans l’évier de ma cuisine. D’où leur nom, qui provient de la barre oblique avec laquelle ils séparent chacune de leur activités.

Mais attention, il ne suffit pas de cumuler un job d’agent d’entretien et un d’aide à domicile et de séparer ces deux emplois par un signe typographique pour être un slasher. Non. Le Slasher est jeune, et en plus il est diplômé (bac + 4 ou bac +5). Le slasher se caractérise par son capital culturel. Et s’il additionne les casquettes, il les sélectionne avec soin. Et oui, le slasher est un utopiste. Il ne veut pas se retrouver comme son papa, qui est resté comptable pendant 34 ans dans la même boite. Le CDI, ça le fait cauchemarder. Il n’a pas du tout envie de se retrouver limité à un seul métier, alors qu’il sait faire plein de choses, et qu’il a des tonnes d’envies différentes. Il veut tout faire, tout de suite. Alors il le fait. Alors il est journaliste / scénariste / producteur, DJ / photographe / prof de yoga ashtanga, décorateur d’intérieur / créateur de vêtements pour enfants. Le slasher est une bête de travail, mais attention, un travail à fort potentiel de cool. Quelque part, le slasher n’a pas tort. Travailler, c’est tout de même bien relou. Alors tant qu’à faire, autant trouver un boulot sympa. Et comme manifestement, les boulots cool ne payent pas, pour pouvoir mener un train de vie digne de leur envies, les slashers les cumulent.

D’aucuns diront que tout ça manque un peu de maturité. C’est vrai que de loin, les Slasheurs ressemblent à des enfants capricieux qui n’ont pas été capables de choisir une carrière, et qui préfèrent se constituer un profil-patchwork un peu foutrarque. C’est bien beau d’être touche à tout. Mais si on est bon à rien, à quoi ça sert?

Vu de loin, comme ça, vite fait, les Slasheurs peuvent donner envie de secouer la tête de consternation. Ces grands ados semblent être d’irresponsables flippés de l’engagement. Des gosses capricieux qui refusent de grandir, et qui prennent tout ça comme un jeu. Les slasheurs, on pourrait avoir envie de les secouer en leur disant “MAIS GRANDIT UN PEU, C’EST PAS CA LA VIE”. Enfin, sauf si on analyse le phénomène de plus près.

Les Slasheurs sont de cette première génération à avoir grandit avec l’informatique et internet. Si à l’école on leur a appris à se concentrer sur une tâche précise, et qu’on les a enjoint à se spécialiser de manière de plus en plus précise au fil de leur cursus, dès que les adultes avaient le dos tournés, ils jonglaient sur leurs ordis entre trois logiciels, et les multiples onglets de leurs navigateurs. L’informatique, internet et l’avènement progressif des réseaux sociaux leur a permis de commencer à empiler les nouvelles compétences. Mais pas seulement: internet, ce fut aussi pour eux la possibilité de se créer des identités multiples, et des avatars tout aussi nombreux. Et si pour leur parents tout ça semble friser la schizophrénie, pour les slashers, il n’y a rien de plus simple que d’organiser sa vie en fonction de ses identités.

En plus de ça, dès qu’ils sont rentrés à l’école, à l’age ou ils mangeaient encore leurs feutres, on leur a dit qu’ils pouvaient devenir ce qu’ils voulaient. Médecin, docteur, réalisateur, photographe, astronaute… Tout ce qu’il veut, vraiment. Pour ça, il suffit de bien travailler et de faire des études. C’est ce que les slasheurs ont fait. Et la bouche en coeur, la fleur au fusil et leur diplôme en poche, ils se sont retrouvés sur le monde du travail, avec cette idée tenace qu’on leur a mis dans la tête. Et là, ce fut la grosse claque.

C’est sûr, tu peux être photographe, réalisateur, graphiste, architecte d’intérieur, ou producteur de théâtre. Par contre, si tu demandes à être payé pour ça, on va rien pouvoir faire pour toi. Au mieux, tu pourras grapiller quelques piécettes par ci par là, mais si tu cherches un temps plein suffisent pour prendre un crédit immobilier pour une villa en banlieue, lol mdr. C’est pas plus mal que les slasheurs soient pas très excités par les CDI. De toute manière, ça n’existe plus. Les contrats sont plus courts, les salaires sont plus bas, les boulots pérennes se font rares. Alors faut bien s’adapter, cumuler les casquettes, additionner les compétences. Les slashers sont très forts pour rajouter des cordes à leurs arcs qui ressemblent souvent à des harpes pas toujours très harmonieuses.

La multiplication des slashers semble logique: elle découle d’une mutation profonde de notre société et du système de salariat. La stabilité professionnelle d’il y a 20 ans, ça n’existe plus. Il faut s’adapter. En toute logique, savoir faire autant de choses pourrait être une richesse. Pour un employeur, c’est tout bénèf d’avoir un chargé de com / webmaster / graphiste / avec des compétences en compta-gestion et des expériences de commercial. Sauf que non. Le cv des slasheurs fait flipper les employeurs, qui au lieu de voir un large éventail de compétences qu’il pourraient exploiter, ne voient que de l’inconstance et du caprice. Alors plus le slasher essaie de s’adapter à la loi terrible de l’offre (ridicule) et de la demande (pléthorique) du marché de l’emploi, plus son CV fera flipper les patrons. La solution, serait d’inventer son métier, de se mettre à son compte, avec ce que ça implique en grosse arnaques et en cheveux blancs prématurés… Et au final, la conclusion s’imposera d’elle même: le slasher, bien qu’ayant saisi les mutations de notre société sera forcément condamné au précariat à durée indéterminée.

Almira, 27 ans, Bac +5,  Blogueuse / Taulière de PTP / Assistante de gestion à défaut de mieux / communicante de formation / avec des compétences en sociologie / pigiste

Sources: un article de M que j’envoie sur simple demande (merci sosso)

http://www.grazia.fr/in-the-city/Societe/generation-slash-ces-trentenaires-qui-cumulent-les-metiers

http://blog.viadeo.com/fr/2011/04/21/slashers-emploi-generation-professionnels-2-0/

http://blog.viadeo.com/fr/2011/04/21/slashers-emploi-generation-professionnels-2-0/

Posted in: opinions