Frustration

Posted on 21 février 2012 par

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Lecteur,

Autant te prévenir tout de suite. Ce que tu t’apprêtes à lire est d’une mauvaise foi absolue. Ça risque de faire grincer tes dents, à t’en faire péter l’émail. Si tu te sens les épaules de continuer, ne dis pas que je ne t’avais pas prévenu. Si tu veux partir, je t’en voudrais pas.

Bon.

Tu n’es pas sans savoir que je ne suis presque plus légitime pour écrire ici. J’ai un contrat. Un CDD de un an. Je gagne un peu plus que le smic. En fait, je fais partie des petits veinards. Je reste précaire, vu que j’estime que mon sort n’est pas entièrement réglé, mais de ceux qui devraient s’estimer heureux. En théorie seulement.

Parce qu’en pratique… ma pure précarité me manque.

Ah ben oui, c’est facile de cracher dans la soupe, maintenant que je n’ai plus à passer ma journée à écumer les sites d’offres d’emploi, à écrire des lettres de motivation qui ne seront même pas lues, à pester contre le site du pôle emploi qui sature toujours au moment ou tu as le moins besoin, à m’arracher les cheveux sur la CAF et son talent pour faire disparaître les pièces de mon dossier, à suer sang et eau pour obtenir des entretiens qui finalement ne mèneront à rien, à culpabiliser parce que je participe pas à l’effort collectif, à racler les fonds de tiroir pour me payer un paquet de coquillettes, j’en passe et des meilleures.

Aujourd’hui, je sais pourquoi je me lève. Je sais qu’à la fin du mois, mon découvert sera comblé. Et que d’ici quelques temps, avec quelques petits efforts de ma part, le découvert n’existera plus.

ou est charlie?

Pourtant, je suis nostalgique du temps pas si lointain ou je traînais en pyjamas jusqu’à 15h.

C’est indécent, je le sais. Mais c’est honnête.

Aujourd’hui, je gagne ma croûte un peu comme tout le monde. J’aligne les tâches, sans être spécialement dégoûtée, mais sans enthousiasme non plus. Tous les jours, de 8h30 à 17h30, je sais ce que je fais. Je travaille, sans trop me poser de questions. J’ai enfin un rôle dans la société. Je ne suis plus une assistée. Je ne suis plus cette tique qui pompe le sang de l’honnête travailleur. L’honnête travailleur, maintenant, c’est moi.

J’aime beaucoup cette image d’honnête travailleur. Je visualise le salary man japonais, en tout point semblable à son voisin, avec son costume sombre et ses chaussures bien cirées. Une machine sans désir, sans aspirations, sans personnalité. Une machine qui aligne les tâches, sans se demander si elles l’intéressent. Et bien depuis que j’ai signé mon contrat, un morceau de salary man est entré en moi.

Je suis probablement une grande naïve, mais c’est pas comme ça du tout que j’envisageais (que j’envisage toujours d’ailleurs) ma carrière professionnelle. Je ne crache pas du tout sur mon job, qui est loin d’être dégueu, et qui me permet d’être un peu autonome, d’avoir des responsabilités et d’ acquérir de l’expérience. Sauf que c’est pas ça que je veux faire. Mon boulot consiste à exécuter, calculer, coordonner, rationaliser. Or, ce que je rêve de faire, c’est communiquer, partager, créer, ECRIRE. Pardonnez ma prétention, mais je pense que c’est en ça que je suis la meilleure.

À l’époque ou je ne bossais pas, je pouvais donner libre cours à mon ambition. Je ne me privais pas de noircir des pages entières de textes de texte et d’idées. Aujourd’hui, je passe mes journées à remplir des tableurs excel alors que le clavier me brûle les doigts, et que c’est pas des chiffres que j’ai envie d’y taper.

Je suis donc passée du statut de précaire en colère au statut de salariée hautement frustrée.

Amis précaires, je ne saurais trop vous conseiller de profiter, vu qu’on vous laisse pas trop le choix, du temps qui vous est imparti pour réfléchir à ce que vous attendez de votre vie pro afin de vous donner les moyens (du bord) pour y parvenir. Sinon, un jour un contrat pointera le bout de son nez, vous n’aurez pas d’autre choix que de dire “c’est juste alimentaire, faut bien que je bouffe”, vous le signerez, et passerez de longues heures collé à votre nouveau bureau à vous demander si le choix de l’estomac est toujours le bon.