Bouillotes et plaids polaires

Posted on 13 février 2012 par

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Vous l’aurez sans doute remarqué, enfin si vous êtes un peu attentifs, et surtout si vous regardez la télé et lisez la presse. Il fait froid.

On se caille. On se pèle les miches. On se les gèle. On grelotte.

C’est terrible.

Mais c’est normal, puisque nous sommes en février.

D’ailleurs, la seule raison d’être de ce mois maudit et de permettre à ceux qui en ont les moyens d’aller se péter le col du fémur sur une piste rouge. Si ça ne tenait qu’à moi, on passerai de janvier à fin mars.

Avoir froid en février, c’est on ne peut plus naturel (si le naturel inclut les dérèglements climatiques que la cupidité humaine a imposé à notre planète). Avoir froid en février dans sa maison parce qu’on a pas les moyens d’allumer les convecteurs, la chaudière ou le poêle à pétrole, ça l’est de suite beaucoup moins.

Je fais partie de ceux qui ont passé les hivers de leur enfance dans des chambres à 12°c. Je dormais emmitouflée dans un édredon, serrant tendrement ma bouillotte contre moi. Mes parents arguaient que c’était malsain de dormir avec le radiateur allumé dans la chambre. Mais j’ai toujours su que c’était parce qu’on avait pas les moyens de chauffer un appartement dont l’isolation laissait totalement à désirer.

Aujourd’hui encore, j’ai du mal à tourner le bouton du radiateur. Chaque fois que je le fais, j’ai la sensation que la chaleur qu’il produit vient de la combustion de billets de banque. Et ce quelque soit la nature du chauffage que j’utilise. Qu’il soit au gaz, à pétrole, au fioul, ou électrique. Il n’y a guère que le chauffage au bois qui trouve grâce à mes yeux (probablement parce que je ne sais pas combien coûte le ramonage d’un conduit de cheminée, et que je n’ai jamais eu à dealer avec un vigneron pour qu’il me laisse me servir dans ses ceps de vigne, et qu’il ne m’est que très rarement arrivé de devoir fendre des bûches en pleine nuit par des températures négatives).

maintenant que j'ai foutu mes meubles et mon époux dans la cheminée, mon plaid à manches est devenu mon meilleur ami

Ça, c’est ce qu’on appelle la précarité énergétique. C’est quand les dépenses en énergie dépassent 10% des revenus d’un foyer (il parait également qu’il ne faut pas qu’un loyer dépasse ⅓ des revenus dudit foyer… je me demande s’il faudrait pas revoir un peu ces chiffres, ils m’ont l’air bien loin de la réalité…).

Alors si on résume bien il existe la précarité financière, la précarité professionnelle, la précarité étudiante, la précarité alimentaire, la précarité de logement, la précarité sociale, la précarité médicale, la précarité culturelle, j’en passe et des meilleures. C’est carrément la octuple peine: aujourd’hui, au pays des droits de l’homme, quand t’es précaire, t’es condamné à te peler les miches dans un logement insalubre, à être coupé du monde pour cause de grande honte, à ne plus avoir accès à la culture ou aux qui pourtant pourrait de resociabiliser et t’ouvrir de nouvelles perspectives, à bouffer de la merde sous vide, et à ne pas avoir les moyens de te soigner correctement en attendant une ouverture professionnelle qui arrivera quand les poules que tu n’as pas les moyens de manger auront des dents. C’est sûr que les précaires, ils ont intérêt à avoir les reins solides.

Quand j’ai posé la question de l’énergie chez vous, Laure par exemple m’a répondu “ Etant donné que je suis « logée à titre gratuit »= je vis chez mes parents, je ne peux pas vous répondre.” Pardon Laure, mais je ne suis pas d’accord. Vivre chez ses parents, alors que je vois sur ta page Facebook (ouais, je stalke, que celui qui ne l’a jamais fait jette la première pierre) que tu as grosso modo le même âge que moi, c’est une conséquence de la précarité. J’imagine que tu préférerais avoir ton chez-toi et avoir les moyens de payer tes propres factures, même si tes parents sont les plus fantastiques du monde.

Manon elle, vit à deux. 1800 euros pour un couple. Byzance n’est ce pas. 130 euros de dépenses énergétiques, et un stock de plaids et de bouillottes. Indispensables quand on ne chauffe que la moitié de son logement. Il ne reste donc plus que 1670 pour les dépenses courantes. Sauf qu’il faut enlever encore 200 euros d’essence. 1470 euros donc, auxquels il faut encore retrancher le loyer… Pour couronner le tout, suite à leurs économies de chauffage, le lave-linge a pété à cause du froid. Evidemment, ils n’ont pas les moyens d’en racheter un. Tu me diras, “au moins, ils sont deux, ils peuvent se faire des câlins, ça tiens chaud”. Certes. Souhaitons leur de s’en faire plein dans ce cas.

Jessica est marrante. Elle dit qu’elle a de la “chance”, parce que son appart est bien isolé. Mais il lui coûte tout de même 300 boules de chauffage mensuels. Pour un deux pièces. Elle aussi est addict aux bouillottes. Tu m’étonnes. Pourtant, elle vit dans un pays riche, qui en apparence ne connaît pas la crise: la Suisse. Enfin, pas de crise, mais elle douille 1500 euros de loyer, autant d’impôts et 125 boules d’internet par mois (j’ai cru m’étouffer en lisant ça)…

Maylis, “pas si précaire que ça puisqu’en CDD à temps plein” (Hé, Maylis, qu’est ce qui t’attend à l’issue de ton contrat? Cherche pas, t’es précaire!). Elle, sa technique de sioux, c’est la couverture chauffante. Et elle s’est fait offrir un poêle à pétrole. Elle ne chauffe qu’une pièce. Et comme ça, elle peut se faire rembourser par EDF / GDF. C’est une bonne manière de voir le verre à moitié plein. Mais j’aimerai bien connaître son budget pétrole mensuel…

Lily Minette a sorti la calculette. Chez elle, c’est 8% de ses revenus qui partent en chauffage. Elle se chauffe au gaz. Son petit secret, c’est de baisser la chaudière au max, mais de ne jamais l’éteindre, pour éviter la surchauffe du rallumage. Et quand elle cuisine, elle la met au minimum pour se coller au four.

Quant à notre précaire-punk en chef (j’ai jamais vu Erbdh en vrai, mais dans mon esprit, elle a une grande crête), elle m’a ôté d’un grand poids de culpabilité: elle ne repasse pas, le fer étant l’ennemi de la facture. Moi je repassais pas avant tout par flemme, du coup je n’avais pas idée du taux de consommation de cet instrument de torture, maintenant, j’ai un argument “légitime” tout trouvé. Puis, elle nous fait un savant calcul annuel. Elle se chauffe au fioul: ses dépenses d’énergie ne sont pas échelonnées, elle paye quand on vient lui remplir sa cuve. Ce qui lui fait une dépense de 2800 euros sur un budget de 13200 (tout compris). Le tout en ne chauffant qu’à 16°C max.  Précisons pour la petite histoire que Erbdh est maman de deux gaillards, un de 12, un de 3. Et que les 13200 euros incluent ses aides sociales. Sur le budget de la belle, on en est à plus de 21% . Ça fait réfléchir, et ça met surtout une grande claque. On vit tout de même dans une société ou une mère célibataire de deux enfants consacre plus de 20% de son budget à mettre sa chaudière sur 16°C. Comme elle le dit elle même, une société insupportable. (Nb. Erbdh donne plus de détails sur sa situation dans les commentaires… A lire, pour votre gouverne.)

Précaires, on est pas tous logés à la même enseigne question énergie. Mais ce qui nous rassemble, c’est qu’on fait tous hyper attention à nos dépenses de chauffage. Tourner le thermostat du radiateur nous brûle les doigts. Pourtant, avoir une maison saine et chauffée me semble faire partie du minimum. Nos économies partent en fumée, sans pour autant nous réchauffer. Et comble: le service n’y est même pas. Passer plusieurs nuits sans courant parce qu’il fait froid et qu’EDF n’est pas capable de gérer cette évidence quand on voit la rapidité avec laquelle nos factures grimpent me fait gentiment grincer des dents.

Et pendant qu’on réalise qu’en 2012 l’expression “bien au chaud chez soi” est à reléguer au rang des luxes qu’on ne peut plus se permettre, le prix du gaz continue à être indexé sur le prix du pétrole, le montant de nos factures sert à entretenir au prix fort des centrales nucléaires sans qu’on puisse connaître de manière sure et objective leur état de santé réel et le consommateur, pauvre bougre, continue à se saigner à blanc pour arriver péniblement à 17°C dans son salon. Et toujours en courbant l’échine et sans trop la ramener, parce que bon, “c’est la crise ma pauvre Lucette, les temps son durs”.

Vivement la canicule, qu’on discute des prix des climatiseurs.

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