Glamour

Posted on 30 janvier 2012 par

10


En tant que fille de mon temps, précaire de surcroît, je suis pétrie de vices plus paradoxaux les uns que les autres.

Je suis du genre à m’insurger devant la composition des tranches de jambon que j’ai achetées au supermarché (tu veux t’insurger aussi? Rien de plus simple: prend ton paquet de pain de mie, et compare ce que tu lis sur l’étiquette avec ce que tu pourras lire) mais en même temps, je suis capable de remuer ciel et terre pour me baffrer de noodles , de twix et par la même occasion de nombreuses substances potentiellement cancérigènes.

Je suis la première à hurler au scandale quand je vois les niaiseries que déversent sur nous les programmes télé , mais je ne rechigne jamais à regarder pour la 24ème fois un épisode de Friends dans une version française plus que douteuse et j’avoue que je ne protesterai pas si on me proposais de passer ma soirée à regarder le Bonheur est dans le pré.

J’ai tendance à lever au ciel des yeux pleins de mépris lorsque j’apprend que Laura Smet a été retrouvée errant nue et hagarde dans les rues de la capitale, mais ça ne m’empêchera pas de me ruer sur Closer comme la misère sur le petit peuple si d’aventure j’en vois un traîner sur la table basse.

Et pour couronner le tout, j’achète des magazines féminins. Pas un mois ne se passe sans que je me déleste de trop nombreux euros pourtant durement acquis pour que la pile de papier glacé au pied du trône continue de croître. J’en suis pas fière, pourtant, je ne peux m’empêcher d’acheter Glamour, Grazia, Cosmopolitan, Biba et autres Elle.

regarde moi dans les yeux et tu mourras heureux

Pourtant, chaque fois, à peine le magazine ouvert, la consternation m’assaille. Il n’y a pas une page de ce genre de magazine ou je me reconnais ne serais-ce qu’un tout petit peu. Il y a évidemment l’image de la femme et de la féminité, futile, vaniteuse, mince, lisse, trendy, un peu pute (aimer la gaudriole, c’est so fashion) mais un peu bobonne aussi (elle excelle dans la conception du bavarois au pomme hyppocalorique), et toujours profondément creuse. Je pourrais écrire des tartines sur cette femme là, mais je ne le ferai pas, pas ici en tout cas, puisque ce n’est pas l’objet de PTP. L’autre drame de ma coupable addiction, c’est l’image de notre société que renvoie la presse féminine.

A peine l’objet en main, il suffit de le retourner: en quatrième de couverture, une vamp hollywoodienne photoshopée nous promet sensualité et volupté moyennant d’investir une semaine de courses au Lidl du coin dans un mascara (qui comme tous les autres te fera des yeux de panda si tu te mets à pleurer), ou un mois d’EDF-GDF dans un parfum (qui comme tous le autres sera bon à jeter dès que les températures seront supérieures à 25°C).

Quant à la une, c’est simple: elle propose en substance de jeter tout ce que tu as pu acheter ces derniers mois, et de tout racheter, mais en mieux. Ah oui, et elle t’annonce aussi que dans les pages intérieures, tu pourras trouver 15 raisons de ne pas partir au ski avec lui, alors que chez moi, une seule raison suffit: je n’ai pas une thune, et lui non plus d’ailleurs.

un bisou Chanel = 200g de Nuggets Lidl

L’intérieur, parlons en justement… Ce que je préfère, en général, ce sont les sélections mode spécials petit prix. Une paire de grolles à 129euros, un sac à 70, un fute à 50, un pull à 45, un ensemble de sous-vêtements à 60, une veste à 145, une paire de lunettes à 100 et une bague à 25… C’est bon, le compte y est: avec ton RSA, tu peux te faire une tenue complète, même pas forcément jolie, mais on s’en fout, puisque ce qui est important, c’est d’être une vrai fashionista de la tendance trendy chic preppy. C’est chouette les économies, non? Et si tu veux faire des folies, tu peux aussi investir dans une pochette en cuir dans laquelle les justificatifs que tu dois fournir à la caf ne rentrent même pas pour la modique somme de 1250 euros. Je suis même pas sure qu’un jour j’aurais un salaire de ce montant, mais il semblerait que ce soit un investissement puisque c’est “indémodable”. Je rigole beaucoup aussi devant les streetstyles qui fleurissent en cette période de défilés. Streetstyles qui n’ont en général de street que le fait qu’ils sont pris en photo dans la rue, tant les demoiselles semblent avoir sur le dos le PIB de l’Ouganda.

Viennent ensuite les rubriques beauté, ou l’on apprend que l’unique raison d’être de notre peau est d’être tartinée d’onguents divers et variés, de préférence à base de produits rares et donc chers. Ah ben oui, ça fait cher 95euros pour un pot de crème, mais en même temps, c’est ça ou ta peau se sera du parchemin rêche et gondolé, et donc personne ne te regarderas et tu finiras seule, et quand tu mourras, on ne découvrira ton corps que parce que tes voisins, alertés par l’odeur auront appelé les flics. Sauf que la crème, le sérum et la lotion, ça ne suffit pas. Il faut plâtrer tout ça, à base de fards dont la couleur a été savamment étudiée pour être pile dans la tendance de la semaine prochaine et de mascara coûtant le prix de 50kg de coquillettes chez lidl (oui, j’ai calculé). Quant aux cheveux, c’est simple: utiliser deux jours d’affilée le même fer à lisser, c’est juste le comble du suicide social. D’autant que la mode, en plus d’être brune quand on est naturellement blonde et blonde quand on est naturellement brune, est aux boucles sauvages (pas de panique, il existe un fer à usage unique et de nombreux produits coiffants pour t’aider à sauver la mise).

Mais la cerise sur le gâteau, celle qui m’arrache les plus gros éclats de rire (ou les plus grosses larmes de désespoir, c’est selon), c’est la rubrique société. Ah ça, pour coller à la société, elle y colle: on peut y lire les mots crise et écolos parfois. Mais le plus souvent, on y lit le témoignage de Bétsabée, jeune liane de 26 ans qui nous raconte comment elle a plaqué ses études d’attachée de presse pour aller ouvrir une croissanterie à SanFransisco. Elle est couillue Bétsabée. Tiens, je vais faire pareil: demain, je vais aller voir mon banquier et je vais lui dire que j’ai pris moi aussi la décision de tout plaquer pour monter un élevage de caniches nains dans le Queens. On va bien rigoler. Parfois, c’est Irina, la jeune russe mannequin à ses heures perdues qui nous raconte comment à force de travail, un apport initial de seulement 15 000 boules, et le soutien d’un célèbre styliste avec qui elle a couché elle a pu lancer sa première collection de chaussures orthopédiques à talons, et ce malgré la crise. Régulièrement, on y lit le témoignage de Jean-Gabriel et Jeanne-Marie, la quintessence du koople parisien, qui, pour réveiller leur côté un peu punk, plutot que d’acheter leurs courgettes chez Lafayette Gourmet vont les acheter dans une AMAP. OH MY FUCKING LORD. Une AMAP. Avec des courgettes qui sont sales d’avoir touché la terre et les mains calleuses du paysan. Et des fois, pour s’encanailler encore plus, Jeangab’ et Jeannema’ vont aux fripes, même s’il y a fort à parier qu’ils y vont en combinaison stérile et ignifugée, et que le Trench Burberry (j’ai dit qu’ils allaient aux fripes, pas à l’armée du salut, l’amour du vintage ne va pas jusque là) devra passer à la décontamination chimique avant de pouvoir espérer côtoyer les cachemires Zadig et Voltaire.

dans le panier de l'amap cette semaine, il y avait des rutabagas pleins de terre. RRRRRRRH

Rien de nouveau sous le soleil. Le bonheur passe par la possession. La valeur sociale passe par l’apparence. La jeunesse et la beauté tiennent le haut du pavé. Tout n’est qu’artifice, apparence et vernis brillant. Même le naturel et le spontané sont en réalité travaillés au pixel près. Et c’est pas vraiment comme ça que je ressens mon quotidien qui ressemble plus à une baston ou je me bats avec ce que je peux trouver. Je ne nage pas dans le lait d’ânesse en me demander si le jean slim est la coupe qui flatte le mieux mon croupion. Par contre, j’essaie de m’adapter au mieux à un environnement qui refuse de s’adapter à moi et qui aurait plutôt tendance à rejeter ma tendance à ne pas pouvoir consommer et jeter à outrance. Et je désespère un peu, encore une fois, de voir que malgré la situation actuelle, on continue à ne pas apprendre de nos leçons, et à permettre à de telles images de tenir lieu d’idéal et de fantasme.

Sur ce, je culpabilise tellement d’avoir acheté Glamour que je vais le manger, page après page, pour faire pénitence.

Adieu et bon appétit.

Posted in: opinions