La base

Posted on 24 janvier 2012 par

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Voilà donc.

Du point de vue du précaire de première classe, je pourrais être considérée comme une sacrée veinarde. Hé oui, les mecs: des jours radieux s’offrent à moi. Je vais enfin signer un CDD de 1 an, possiblement renouvelable et supérieur au SMIC. Tu peux le dire, de ton point de vue de RSAiste, j’ai le cul bordé de linguine en or massif. Et effectivement, tu n’as pas tort: réussir à signer un contrat alors que le monde autour de toi n’est que déficit de l’unedic, hausse du chômage, récession, crise, perte du triple A… faudrait peut être que j’envisage de jouer au Loto.

Sauf que évidemment, madame n’est jamais contente. Ça m’apprendra à être naïve et idéaliste. Faut dire aussi que je pensais que le principal but des salariés d’une entreprise, de TOUS les salariés (surtout si elle est publique) c’est de faire en sorte que celle-ci fonctionne au mieux, et que le travail de chacun se passe avec sérénité et fluidité, dans une ambiance saine et agréable, pour une plus grande efficacité. Aaah. La belle illusion.

Non mais c’est ma faute aussi. J’ai pris de mauvaises habitudes. Avoir de tous petits revenus m’a appris que l’argent ne faisait pas le bonheur. Que les choses les plus importantes ne se monnayaient pas. J’ai appris à me contenter de peu, et à juger les autres sur ce qu’ils sont. Je fais partie de ceux qui pensent que la possession n’est pas une fin en soi. Et vu que je ne côtoie que des gens humbles et simples, j’ai commencé à croire que si mon mode de pensée n’était pas universel, il était tout du moins assez répandu. Et ce jusque dans le monde du travail. Surtout dans le secteur public. Surtout dans l’enseignement supérieur.

Crédidiou, avec la Marie, j'va encore faire des heures sup' non payées!

Hé bien mes petits amis, c’est ce qui s’appelle se fourrer le doigt dans l’oeil, et jusqu’au coude. Là aussi, c’est de ma faute. J’aurais dû avoir la puce à l’oreille quand j’ai entendu ceux qui nous dirigent sortir des horreurs comme quoi l’assistanat c’est le cancer de la société, que prendre des arrêts maladie quand on est malade n’est pas très responsabilisant, qu’en dessous de 5000 euros mensuels on est rien que des minables, et que le Fouquet’s est une brasserie populaire. Mais non. Je pensais que c’était le pouvoir qui avait grisé ces pauvres bougres, que c’était un des effets pervers de la politique. Autant de naïveté dans une seule personne, ça fait flipper, non?

Rassurez vous, maintenant, ça va mieux. J’ai compris le truc, j’ai ouvert les yeux, ce qui n’est pourtant pas facile quant on a des avant-bras fourrés à l’intérieur. J’ai compris que nous vivions dans une société ou la valeur de l’homme est uniquement fonction de son compte en banque et de sa fiche de paye. Il n’est en aucun cas question de compétences ou de qualités humaines. S’il y en a en plus tant mieux. Sinon on s’en passe, et pour cause: tout ça, c’est un truc que les sous-fiffres utilisent pour compenser le fait qu’ils ne valent rien, financièrement parlant.

Les sous-fiffres? Ceux qui viennent en bus au travail alors qu’ils pourraient venir en Rav4. Ou encore ceux qui se contentent d’un SMIC pour faire leur boulot, le boulot de leur collègue (en arrêt maladie parce que cette feignasse a eu l’outrecuidance de se casser les deux jambes) qui ne sera évidemment pas remplacé, mais aussi le boulot de la jeune secrétaire-comptable à mi-temps (en l’occurrence moi-même) qui n’a pas été formée au logiciel de gestion “parce qu’on voit pas du tout en quoi ce serait utile, puisqu’on a une comptable qui arrive à faire le boulot de deux personnes et demie”. Ceux à qui il suffit de dire que s’ils sont pas contents, ils n’ont qu’à partir, parce qu’il y en a des dizaines d’autres qui seraient prêts à prendre leur place. Ceux à qui on peut falsifier en toute illégalité à coup de tip-ex la case salaire de leur demande officielle de renouvellement sous prétexte qu’un salaire de 1150 euros c’est “un très très bon salaire quand on a 26 ans”. C’est ceux qui découvrent qu’ils travaillent depuis 3 ans dans une boite et qui réalisent qu’une prime mensuelle de 75 euros qui lui est pourtant due n’avais jamais été versée mais qui n’iront pas la réclamer, parce qu’on leur a dit qu’ils risquaient de se mettre la DRH à dos, et que ça se serait vraiment pas bien du tout du tout. Et je parle même pas de tout ses branleurs de chômeurs et de ces idiots de stagiaires! Quelle bande de cons!

Pendant que les valeureux passent leur journée très très grassement payées à réfléchir comment casser et au mieux la plèbe, ces minables abattent des montagnes de travail pour des clopinettes. C’est vrai qu’il faut vraiment être au bas de l’échelle sociale pour accepter de suer sang et eau pour un suzerain en costard Hugo Boss à 600 boules infichu d’écrire un mail sans faire une faute par ligne. Y’à qu’à voir, on les traite comme de la merde, et dès qu’on sent la colère monter, il suffit d’évoquer la crise, et toutes ces conneries pour qu’ils rentrent dans les rangs, les dents serrées. La preuve, t’en entend beaucoup qui râlent aujourd’hui? Si oui, c’est que t’as l’ouïe plus fine que la mienne…

Vraiment, cette crise, quelle bonne idée! Pourtant, c’était pas gagné: pendant un temps, on a eu peur qu’elle change notre rapport à l’argent. Les indignés auraient pu faire foirer ce sublime système qui a fait ses preuves en écrasant sans pitié des générations entières depuis un demi siècle. Et que ce soient des valeurs aussi archaïques que la solidarité, l’entraide, la créativité, la générosité ou toutes ces conneries qui retournent sur le haut du panier. Heureusement, il n’en a rien été, et c’est toujours le Dieu Money qui règne en maître absolu sur notre univers. Et plus maintenant que jamais: il fait ployer les petites gens jusqu’à l’absurde. Maintenant, on peut les faire marcher sur la tête. La technique du bâton et de la carotte, mais en mieux, parce que la crise, elle fait bâton et carotte, du deux en un. Et pendant ce temps, les grands de ce monde continuent à se frotter la bedaine en bouffant du velouté de topinambour en verrine à 27 euros pièce en toute simplicité, en se badigeonnant de vaseline et d’autosuffisance (on sait jamais, un financier pourrait passer par là, faut se sentir prêt) (non parce qu’il faut pas oublier, c’est aux financiers qu’on doit tout ça: l’argent roi, le capitalisme superstar, chacun pour sa gueule et si t’es pauvre tant pis pour toi, t’avais qu’à te sortir les doigts du cul). Au final, c’est le Capitaine du Costa Concordia qui a tout compris: on se barre dès que le bateau commence à tanguer, et on laisse aux petits le soin de faire le sale boulot…

Non, mais ça va hein. On est qu’en janvier 2012, et j’ai gagné et perdu deux choses importantes:

– J’ai gagné un CDD dans le public mais pourtant à la limite de la légalité puisque ma rémunération est inférieure à celle de ma catégorie, et qu’elle a été définie suite à une falsification de documents. Et je l’ai gagné moyennant que je ferme ma gueule sous peine qu’il me passe sous le nez (ce que j’ai fait, mais en apparence seulement, to be continued)

– J’ai perdu ma naïveté: nous autres, le bas peuple, les petites gens ne sommes que des pions interchangeables. Des vielles carnes qu’on charge jusqu’à l’extrême en les rationnant au delà du raisonnable jusqu’à ce qu’on flanche et qu’on soit remplacés par de la chair moins fatiguée. Notre seule qualité qui vaille aux yeux de ceux qui ont un tant soit peu de pouvoir sur nous (le chef de service, le proprio, le banquier, l’opérateur téléphonique, la DRH, le maître de stage…) c’est notre capacité de soumission.

Après, ce qu’il nous reste à gagner, c’est de la confiance en nous et en nos valeurs. Et ce qu’il faut qu’on perde, c’est cette fâcheuse manie qu’on a de se résigner quand on pourrait tout simplement relever la tête et dire MERDE une bonne fois pour toute.

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