Précaires, taisez-vous !

Posted on 13 janvier 2012 par

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Tous les précaires titulaires d’un diplome universitaire vous le diront, et moi la première: les formations universitaires ne sont pas du tout valorisées dans notre beau pays. Alors comme il faut bien redorer le blason de la fac, autant utiliser toute sortes de stratagèmes. GéoClab, notre Docteur en précarité en a fait les frais:

Moi, la docteure en Sciences Humaines – et toujours au chômage au demeurant -, on m’a appris récemment que j’avais un emploi stable, que ma thèse m’avait ouvert une voie royale vers une carrière exceptionnelle ! Ah bon ? Première nouvelle ! L’intéressée n’est même pas au courant et son compte en banque n’en ressent aucun effet ! Pour continuer dans l’absurde, je parais donc être comme un modèle d’insertion professionnelle et je me dois donc de témoigner, au cours d’une cérémonie de remise des diplômes à l’américaine, auprès des tout jeunes diplômés (ces p’tits lapins de l’année !) de ma réussite… J’ai été contactée pour parler de ma successfull story de working girl suite à la proposition de mon nom au cours d’une réunion de personnel universitaire en charge du suivi des diplômés…

WOUHOU! On peut aller s'inscrire au Pôle Emploi!!

Au début de l’année 2011, j’ai bien reçu un questionnaire me demandant quel avait été mon parcours depuis ma soutenance de thèse en 2009. Je me souviens très bien avoir coché la petite case « CDD » (de 2 mois au demeurant) ainsi que la case « ne correspond ni à mes compétences,  ni à mon niveau d’études ». J’avais même pris la peine de gribouiller (beaucoup) dans  la partie « observations et remarques » du fossé qu’il existe entre l’université et le monde professionnel, du problème d’insertion des diplômés, de la mascarade et de la partialité qui règnent concernant le recrutement des enseignants-chercheurs, des missions de recherche qui ressemblent étrangement à de l’intérimat, de la méconnaissance que les entreprises ont des docteurs et plus généralement des cursus universitaires, à moins que leurs recrues ne sortent des écoles d’ingénieurs, etc. La rengaine habituelle quoi !

Je remarque aujourd’hui que cela n’a servi à rien, que je n’ai même pas été lue. Donc quand le monsieur universitaire m’a appelée pour je fasse part de ma soi-disante réussite et faire rêver les p’tits lapins de l’année, je lui ai témoigné de ma précaire réalité (pléonasme ?!). Etonné dans un premier temps par ma réaction et ma réponse (le suivi des diplômés fonctionne bien, hein ?!), il a prétendu dans un second temps connaître cette réalité-là. Alors il m’a bassinée pendant plus d’une heure avec un discours conformiste et poncif au sujet de l’insertion professionnelle des jeunes diplômés (ah ben oui, je ne m’étais pas rendue compte de tout ça ! Mais ne serait-ce pas ce que j’avais écrit dans ce p…. de questionnaire ?!) et de l’effort que faisait le collège doctoral (en charge de la formation des doctorants) pour faire le lien entre les mondes académique et professionnel… (aussi éloignés et aussi frigides que les pôles nord et sud… Quoique, eux, au moins, ont tendance à se réchauffer !). Tout ça, sans que je puisse en placer une !!!… Jusqu’à ce que j’élève le ton de la voix et lui donne des exemples concrets de la difficulté de s’insérer dans le monde professionnel qui remettaient en question ses grandes théories conventionnelles ! C’est bizarre, c’est à ce moment-là qu’il a mis fin à notre entretien téléphonique et m’a souhaité le fameux, le grand, le retentissant : « BON COURAGE ! ».

Et moi dans un ultime sursaut de… courage donc, je lui ai asséné plusieurs fois, que j’espérais bien que ma parole et mon témoignage soient relayés au sein de l’Université. Et une nouvelle fois, bizarrement, notre monsieur universitaire, lui, si volubile, a été bien silencieux, et habile à l’esquive.

La morale de cette histoire est la suivante : la précarité doit être étouffée, elle enlaidit la vitrine universitaire ou des écoles et grandes écoles. On doit taire les échecs, on ne doit pas prévenir et surtout préparer les étudiants à ce qui les attend. Le précaire, c’est mauvais genre ! C’est la zone. C’est la marge. Une marge épaisse, mais c’est la marge. Laissons le centre de la réussite, aussi amoindri soit-il, briller de mille feux . La marge, on s’en fout. Pourtant elle a bien l’air de devenir la norme, mais on s’en fout quand-même. Il faut la cacher. Alors « précaires, taisez-vous ! ».

Ben non ! Y a internet pour l’ouvrir ! Et même la radio pour l’ouvrir ! A l’instant même ou j’écris ces lignes, France Inter parle de la jeunesse précaire : « la génération Y, 18-30 ans »… Moi, je suis à la limite d’être trop vieille !

PS : Inutile d’ajouter que, bien sûr, je ne témoignage pas lors de la cérémonie de remise des diplômes de doctorat. Dommage… J’aurais bien aimé porter la toge dont la couleur noire n’est que le prémice de ce qui attend les p’tits lapins de l’année.

 

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