À deux c’est mieux ! Quoique.

Posted on 6 janvier 2012 par

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La vie de couple, la solution miracle? S’il est certain qu’un peu de chaleur humaine ne fait jamais de mal, en ce qui concerne la précarité, rien n’est moins sûr… Poignant témoignage de Asky

Où comment rester précaire pour tenter de ne plus l’être.

J’ai 25 ans et la précarité, j’ai toujours connu. Mon père est intérimaire, ma mère enchaine les temps partiel jusqu’à deux ou trois contrats en même temps, et moi aujourd’hui je me retrouve contraint de ne pas chercher à sortir de la précarité pour réussir à en sortir. Paradoxal ? Pas tant que ça.

t'es en train de m'annoncer qu'on va devoir partager notre ration de millet?

J’ai fait des études, comprenez par là que j’ai assisté aux cours, été inscrit à l’université, j’ai passé les examens, je n’ai pas eu les diplômes ; on ne s’est jamais bien compris, l’Éducation Nationale et moi, de toute façon. J’ai de solides compétences dans mon domaine comme le détaille mon CV, mais apparemment un Bac ne suffit pas pour prouver qu’on maitrise Photoshop pour dessiner et le bloc-note pour programmer. Ma compagne a mieux réussi, elle : titulaire d’un Bac+5 en Histoire, elle a fait une brève année dans l’enseignement avant de se rendre compte que ce monde n’est pas fait pour elle ; elle est actuellement en formation pour intégrer l’administration publique, une formation intensive qui lui coûte beaucoup : financièrement, moralement et physiquement.

Aujourd’hui pour joindre les deux bouts, il faut que je ne fasse rien. Nous avons pris le problème par tous les bouts, rien à faire : si je déclare le moindre revenu, la quasi totalité de nos aides sautent, c’est-à-dire sa maigre rémunération de formation, ses aides de déplacement (4h de train par jour quand elle est en cours, 1h30 de voiture quand elle est en stage), nos allocations de logement (400€ de loyer pour 25m², à deux, ajoutez à cela plus de 100€ de factures diverses). Dès l’instant que je déclare un revenu tout cela saute. Il nous faudrait donc vivre à deux avec un seul salaire, le mien ; autant dire qu’il me faut un plein temps, ce qui n’existe pas là où nous vivons.

Pourtant on nous l’avait assuré, « À deux ça sera plus facile » disait la conseillère du Pôle Emploi. Nous nous sommes officiellement déclarés en couple le jour où la CAF l’a décidé pour nous. Parce que voyez-vous, en France, c’est la Caisse d’Allocations Familiales qui délivrent les mariages, maintenant : notre conseillère à décrété que, puisque nous une relation, nous étions un couple et que donc, nous devions déclarer nos revenus en commun. Union libre, libération sexuelle, foyers dans deux départements différents ? Connait pas, vous êtes en couple, point. Nous le sommes donc officiellement, histoire d’éviter de devoir rembourser 2 ans de RSA parce qu’un inspecteur de la CAF venu boire le café aura trouvé un poil pubien noir chez ma compagne, qui est plutôt châtain, comme c’est arrivé à deux de nos amis. Mais on nous l’a assuré, rappelez-vous : à deux, c’est mieux !

Je suis donc homme au foyer. Car il y a un autre point sympa : si je me mets à travailler demain, ma compagne ratera sa formation. Pendant qu’elle ses cours ou son stage, je m’occupe du ménage, je fais les courses, la cuisine, la lessive, le repassage, je perds des heures pour fournir à la CAF des papiers qu’elle a déjà en triple, et j’explique pour la 22ème fois en trois mois au Pôle Emploi que non, ma compagne ne peut pas accepter leur poste d’enquêteuse d’opinion dans le métro puisqu’elle suit la formation qu’ils lui ont trouvé il y a six mois. À côté de cela, je dégage un peu de temps pour me constituer un portfolio de photographe et webdesigner dans l’idée de me lancer en indépendant quand la formation sera terminée. Je ne sais pas si la précarité se quantifie à l’heure, mais entre les journées de 14h de ma compagne pendant ses cours et mes jours de 10h pour faire tout ce qu’elle ne peut plus faire en plus de la gestion du quotidien et ma préparation de retour à l’emploi, je me dis qu’on est quand même bien dans le discours du candidat Sarkozy en 2007. Sauf qu’on ne gagne pas plus, en fait. Et qu’on ne travaille pas. Et que les prix augmentent sans cesse, dans tous les domaines.

C’est ce que je répète à ma compagne quand elle craque, comme c’est régulièrement le cas vu la pression qu’elle subit de toutes parts. Je l’entends monter les escaliers en ce moment même, il va falloir que je lui explique que la CAF lui demande de fournir ses bulletins de salaire de 2009 pour calculer ses droits, sous peine de suspension d’allocations ; ce n’est que la troisième fois après tout. Ah, on a plus de mouchoir… Bah, il me reste ma chemise, ça fera l’affaire.

Aurélien, dit Asky

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