lettre à ceux qui pensent qu’un précaire vaut bien un parasite

Posted on 25 novembre 2011 par

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Cher faon innocent,

N’aie pas peur, tu peux lire cette lettre jusqu’au bout sans courir le moindre risque.

D’une part, parce que ne suis pas là pour t’accabler. Je cherche juste à combler certaines de tes lacunes, je pense que c’est pour ton bien. D’autre part, et sauf erreur de ma part, je ne pense pas que le cancer soit contagieux. Tu ne risques donc pas d’attraper ma précarité à la simple lecture de ces lignes.

facteur, j'ai pas son adresse, mais peut être qu'avec sa photo...

Voilà, je te le confesse, je suis précaire. Je suis née comme ça. Ce n’est pas un choix que j’ai fait. Il y en a qui naissent beaux, d’autres avec un bec de lièvre. Certains sont allergiques aux graminées, d’autres n’éternuent jamais au printemps. Certains naissent avec une cuillère en argent dans la bouche, d’autres, comme moi, sont précaires ou destinés à le devenir. Voilà. Point de vaisselle en métal précieux dans mon trousseau de naissance. On peut dire que j’ai fait preuve de malchance sur ce coup là. Heureusement, je n’ai pas de bec de lièvre.

Arrête moi si je me trompe, mais je pense que nous ne sommes pas d’accord sur le point suivant. Le simple fait que tu puisses qualifier notre état de “cancer le la société” me donne l’impression d’être un zombie de série Z, à la Romero. Dans tes yeux, je suis un mort-vivant hagard, dénué de conscience, qui marche au hasard en poussant de terribles gémissements. Dans ton regard, je n’ai qu’un objectif: choper de l’honnête travailleur pour lui dévorer le cerveau jusqu’à ce qu’il devienne comme moi et parte à son tour à la recherche de chair fraîche et active, et ainsi de suite, jusqu’à ce que notre belle nation ne soit plus qu’un champs de ruine, ou les dépendants des aides sociales reigneront en maîtres absolus. Je tiens à te rassurer tout de suite: je ne suis pas cannibale. Premièrement, parce que j’ai perdu l’habitude de manger de la viande. C’est bien trop cher pour moi. Et deuxièmement, je suis formellement contre une pandémie de précarité (même si j’avoue que si deux ou trois d’entre nous pouvaient donner quelques conseils à ceux qui nous dirigent pourrait ne pas faire de mal).

Et oui, mon ami. Contrairement aux apparences, je suis entièrement d’accord avec toi sur de nombreux points. La précarité, c’est mal. La pauvreté, ça pue. L’assistanat, ça pollue. Il faudrait éradiquer tout ça, et fissa. Tu vois qu’on peut trouver un terrain d’entente? Le seul truc, c’est qu’on a pas vraiment la même notion sur la façon dont on doit éradiquer le fléau de la pauvreté, de pourquoi on doit le faire, mais surtout, de qui sont les pauvres.

Toi, par exemple, tu propose d’imposer 7h de travail hebdomadaire à tous ceux qui perçoivent le RSA. Parce qu’un RSA, ça se mérite. C’est pas un truc de feignasse. Encore une fois, je suis on ne peut plus d’accord avec toi. Aucun citoyen ne mérite le RSA. Parfaitement Aucun. Ce qu’on mérite, c’est un emploi. Un vrai. Qui permet de payer les factures et d’acheter de quoi manger. Cependant, il y a une chose qu’on mérite moins que le RSA. C’est le regard méprisant que tu jettes sur tous ceux qui le touchent. A tes yeux, nous ne sommes que de sombres voleurs de poules, qui ôtent le pain de la bouche de ceux qui travaillent plus pour gagner pareil. Tu penses qu’on plombe la société à rester là sans rien faire d’autre qu’attendre que le virement de la caf tombe. Et quel virement didiou! 450 euros! La belle vie! Une semaine à Djerba à se la couler douce! A moins que… ces 450 euros nous servent à payer les factures (t’étais au courant toi que ma facture EDF avait doublé en 3 ans?), le loyer, les courses, et autres impondérables. Ah ouais, elles paraissent loin d’un coup, les vacances à Djerba… Dis moi, les 450 euros de RSA, en combien de temps tu les gagnes et surtout, en combien de temps tu les dépenses? En même temps, tu as raison. Si je veux de la maille, et de quoi m’acheter un cachemire chez Zadig et Voltaire, j’avais qu’à faire des études.

Mon doux agneau, sache que des études, j’en ai fait. Des longues même. 5 années durant lesquelles je me suis faite enfler en écoutant le discours de mes enseignants qui me disaient que le monde du travail me déroulerait le tapis rouge, grâce à ma prestigieuse formation. Pour l’instant, que n’ai qu’un estraz de paillasson tout crotté.

Tu dois penser que je cherche mal. Probablement. Pourtant, il y a des organismes extrêmement compétents pour m’aider à me réinsérer durablement dans le monde du travail. Le Pôle Emploi. Pardonne moi, mais j’ai du mal à écrire ces deux mots sans avoir envie de rire. Le Pôle Emploi, sa politique du chiffre et sa politique de radiation redoutable, ses employés mal formés et en sous effectifs, saturés, vidés, cette usine à blagues de mauvais goût pour ceux qui ont eu la joie de la cotoyer récemment. Pardonne moi de te l’annoncer comme ça, mais le Pôle Emploi n’a jamais eu pour vocation de te réinsérer dans le monde du travail ou de faciliter tes démarches. Par contre, je confesse, il y a un certain nombre d’emplois que je refuse de faire. Parfaitement, je me paye ce luxe là. Et ça s’appelle l’Ego, l’estime de soi. Je pense que tu vois de quoi je parle. Pourtant, mes ambitions, je les ai revues à la baisse. En ce moment, par exemple, j’ai la joie d’être en CDD à mi-temps et au smic, et d’exercer une profession aux antipodes de ma formation initiale. Je suis très contente de travailler pour 50 euros de plus que le RSA. On est d’accord, ce n’est pas trop reluisant, et ça n’est pas comme ça que je pourrais enfin parciciper à l’effort collectif, mais que veux tu… j’ai pris ce qui restait, faut croire que la plus grosse part du gâteau, elle était pas pour moi.

Tu peux penser que je suis une exception. Qu’effectivement, une jeune femme diplômée, volontaire comme je le suis, ce doit être une erreur. Que moi, ça va encore, mais que tous les autres sont d’immondes rats qui dévorent tout, et que c’est à cause d’eux que je n’ai pas de travail. Tu sais mon grand, j’aimerai penser comme toi. J’aimerai que tu aies raison, c’est tellement plus facile de taper sur ceux qui n’ont déjà pas grand chose. Un bon coup sur la tête et ils s’enfoncent entièrement dans le sol. Malheureusement, vois-tu, des gens qui dépendent des minima sociaux, j’en connais plein. Et crois moi, aucun ne mérite ce qui lui arrive. Aucun n’en est responsable. Comme moi, ils sont juste mal nés. Je sais pas ce que tu en penses, mais à lire ça, j’ai l’impression qu’on est sous l’ancien régime, à l’époque des privilèges. Moi je suis le Tiers Etat, et toi tu me dis que je n’ai qu’à manger de la brioche… Rappelle toi, la dernière fois, ça s’est pas très bien terminé pour ceux de ton espèce…

Je t’aurais bien embrassé, mais j’ai l’impression que mon histoire de Zombies t’a quelque peu effrayée…

 

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