La bourse ou la vie?

Posted on 25 novembre 2011 par

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Ah, la jeunesse, l’insouciance de la vie étudiante, ces années merveilleuses ou l’on fait les poubelles pour manger, tout ça parce que notre bourse refuse de tomber quand elle le devrait. Ah, le merveilleux temps des cours qu’on arrive pas à suivre, tant notre estomac est tiraillé par la faim… Sara Fistole, tu nous vends du rêve… 

Il y a bien longtemps autour des années 2007, j’ai quitté ma province pour monter à la Capitale : à moi la grande vie, faire un Mémoire sur le cinéma grâce à ma bourse échelon 5 et vivre dignement dans une belle cité universitaire.

Malheureusement, la bourse n’est tombée qu’au mois de mars de l’année d’après.

Allo? SOS Génération-précaire?

(Flash back). Sachant que j’allais être riche pour étudier (400 euros par mois, c’est à peine avouable), j’ai pris quelques avances sur recette, quitte à plonger dans le rouge un découvert déjà bien installé sur mon compte bancaire. Un petit resto par-ci (comprendre « un libanais à emporter pour manger devant un film »), quelques vêtements (mais je ne savais pas que le climat breton n’existait qu’en Bretagne, j’ai donc eu très froid cet hiver-là), une carte illimitéeMK2-UGC (pour travailler mes études, bien sûr). A vrai dire, je me préparais à ma belle vie, et j’avais hâte qu’elle commence.

Au milieu du mois d’octobre, ne voyant pas ma bourse arriver, j’ai appelé le CROUS : d’une part pour reculer le paiement de mon loyer, et d’autre part (entendre « autre numéro de téléphone, après quatorze standards ») pour prendre des nouvelles de ma petite bourse chérie. Le transfert étant long, très long d’une académie à une autre, la dame m’a rassurée quant à la normalité du phénomène de retard dû au déménagement virtuel de mon épais dossier. Je devais prendre mon mal en patience, sachant qu’aucun étudiant boursier n’a jamais vu sa bourse arriver en octobre à part dans ses rêves les plus fous, la nuit.
A la fin du mois d’octobre, ne voyant pas ma bourse arriver, j’ai commencé à m’inquiéter, sans vouloir paraître ni trop angoissée, ni trop pressante, ni trop capricieuse non plus. Les gens sont souvent aigris face aux boursiers (oui, les boursiers le sont aussi, en retour). Leurs parents à eux ont travaillé dur et ont économisé longtemps pour leur payer un loyer, alors que les nôtres se sont tranquillement curé le nez devant leur écran plasma toute leur vie (enfin, avant l’invention de l’écran plasma, c’était le Minitel, ou la fenêtre). Alors les gens, la bourse, ça leur fait plaisir qu’elle n’arrive pas, quelque part dans un coin de leur cerveau, tout au fond. Ils ont payé leurs droits d’inscription, ils connaissent donc la vraie valeur de l’accès au savoir, eux.

Ma bourse n’étant toujours pas arrivée en novembre, je mangeais des petits bouts de pain par-ci par-là, des soupes chinoises à 40 centimes de chez Franprix, et parfois aussi je ramassais des légumes pourris par terre au marché de Barbès. Au téléphone, le CROUS me répétait que l’acheminement de mon dossier était long, très long, et qu’il fallait attendre encore un peu. J’essayais d’imaginer mon dossier perdu sur les rails entre Rennes et Paris, en train de pleurer, tout seul, sous la pluie, le vent, essayant d’esquiver les TGV qui manquaient de l’écraser à chaque instant. Pauvre petit dossier abandonné.

Alors, remplie de révolte et de désespoir, j’ai eu l’idée du siècle.
Enfin, l’idée qui, sur le moment, m’a paru l’idée du siècle : faire un stage, à 300 euros par mois (non, il n’y avais pas de loi à l’époque). Je caressais donc l’espoir d’être doublement riche : que ma bourse tombe un jour et qu’elle s’additionne à ma gratification de stage, ce qui me ferait autour de 700 euros par mois. Sachant que j’allais être doublement riche, j’ai pris quelques avances sur recettes, entre deux candidatures enthousiastes pour des stages dans l’audiovisuel qui me promettaient d’ouvrir les portes de mon avenir. (Oui, les boursiers sont naïfs.)

A la fin du mois de novembre, j’ai donc trouvé un stage, à temps plein pendant trois mois. Mes collègues mangeaient au restaurant pendant que je faisais réchauffer des pâtes au micro-ondes, et malgré moi j’écartais toute possibilité de sociabilisation professionnelle.
Lorsque je rangeais certaines notes de frais indécentes dans les classeurs (parmi tant d’autres, cette tâche passionnante me revenait
de fait), j’avais envie de vomir les trois petits pois qui me restaient dans l’estomac et que je gardais précieusement pour ne pas mourir de faim jusqu’au soir. Je voyais défiler des factures de repas à 200 euros, des petites notes de cadeaux, petits fours et cocktails, sans jamais en voir la couleur.

A la fin du mois de février, j’avais fini mon stage et mon dossier n’était toujours pas arrivé Gare Montparnasse. Ni fête ni champagne pour mon départ, je me suis juste permise de ne pas rendre un DVD, consolation nulle pour mon estomac. Ils ne m’ont jamais rappelée. (Oui, les stagiaires sont jetables).
Le CROUS était devenu un robot à court d’arguments, et je n’avais payé aucun loyer depuis septembre. Inutile de sortir ou inventer des amis, il fallait se recroqueviller sur le Mémoire et s’auto-convaincre qu’il donnait tout son sens à une existence devenue plutôt désertique.

Un beau jour de Mars, les deux mille euros sont tombés d’un coup pour combler toutes ces avances que je m’étais scandaleusement accordées. Bonheur, soulagement, mais culpabilité de n’avoir compté que sur cette bourse, d’avoir perdu tout ce temps, de devoir travailler l’été pour ne plus revivre pareil calvaire. Chaque année, à défaut de trouver un travail décent, se réinscrire à la fac et commencer un stage en octobre en attendant la bourse, qui n’est JAMAIS arrivée avant décembre parmi l’indifférence générale. ETC., ETC., ETC. Jusqu’à l’âge
du RSA. Ouf.
Il faut que jeunesse se passe, qu’y disaient.

Edit de fin de post: la merveilleuse Sara Fistole sévit également ici

Posted in: Témoignages