Futurs juristes précaires

Posted on 21 novembre 2011 par

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Fais du droit ma fille, là au moins, t’auras pas de problèmes de précarité! Après le témoignage de Tris, j’en suis plus si sûre…

Une chose est certaine : quand on fait du droit, on est bien préparé à être précaire et ce n’est pas ma copine Charlotte qui me démentira.

Vous allez me dire : les études de droit ne sont pas si chères, c’est toujours dans une faculté publique. C’est vrai, ce ne sont pas les études les plus onéreuses. C’est tout les à côtés qui grèvent considérablement le portefeuille : les déjeuners, les transports, les manuels ( au secours ! Dalloz et ses codes qui sont entre 35€ et 70€ selon les branches) , le matériel scolaire et j’en passe.

là, ça se voit pas, mais je suis tout nu sous ma robe. J'ai même vendu mon calbut' pour pouvoir me l'offrir...

Pas 200 000 solutions : ou papa et maman t’assurent ton petit confort ou tu te démerdes si c’est pas le cas. Solution personnelle : le boulot de nuit. Commis, serveuse, chef de rang, hôtesse vestiaire, durant ma scolarité universitaire, j’ai dû faire à peu près tous les métiers qui existent dans le monde de la nuit. Je gagnais bien ma vie , en même temps, à une époque je cumulais 3 contrats + les cours. J’ai bossé dans tellement de clubs que lorsqu’on me demande ou je travaillais, il faut que je farfouille dans mes fiches de paie pour m’en souvenir. Mais justement, ce sont les cours qui ont morflé. Tu ne peux pas travailler la nuit et enchaîner les cours, les TD, les examens tranquillement. Le cerveau fout le camp. En cours, tu penses à tes jobs et au boulot, tu penses à tes cours. Joyeux merdier sous la tignasse. Le résultat est évident : redoublement de la 2eme et de la 3eme année de droit. Avec en prime les commentaires acerbes de mes camarades et de mes profs : dans la vie faut choisir entre les études et le boulot. Ma deuxième 3eme année, je n’avais qu’un semestre à valider, j’avais donc 6 mois « dans le vent », j’ai travaillé alors comme pionne. Pas le job de mes rêves, mais j’aimais bien mes Gremlins (des 4eme) et ça payait toujours les factures.

Obligée de faire un choix en 4eme année : les cours ou le boulot. Alors j’abandonne mon job et je me démerde un peu de mon côté. Je valide du premier coup ma maîtrise. Intègre l’Institut d’Etudes Judiciaires, passage obligé pour présenter l’examen d’entrée au CRFPA (l’école des avocats). Toujours droit à rien : ni bourse, ni RSA.

Accident de parcours personnel en milieu d’année, j’arrête tout. Incapable de présenter le CRFPA. L’avocature ne me fait plus rêver. Et des mois à me battre avec la CAF, le RSA, pour avoir quelque chose. Avec toutes ses années où j’ai travaillé et cotisé, je devrais bien avoir quelque chose. Je ne demande pas des sommes délirants, juste le RSA pour payer mes factures et arrêter de culpabiliser à chaque fois que je sors mon portefeuille. En attendant, je prépare des élèves au Bac de français, élèves qui n’en ont rien à foutre. Je parcoure joyeusement l’Île de France en payant plein pot ma carte de transport. Je vends tout ce que je peux vendre : livres, jeux vidéo, DVD, tout ce qui peut y passer y passe. Les copains se relaient et m’invitent régulièrement au restaurant et dans les cafés. Période noire dans pendant laquelle j’ai été solidement entourée.

Réfléchis à ma situation personnelle et me dis que si j’avais un Master 2, les choses seraient peut-être plus simples. Porte mon choix sur trois Master. Suis prise dans le plus côté, le plus prestigieux, celui dont je rêvais depuis plusieurs années et qui, en raison du nombre de places plus que limité, offre le plus de perspectives de carrière. Le même jour que ma réponse pour ce M2, approchée pour prendre un job intéressant, fascinant. Choix cornélien : le M2 – unique en son genre avec 20 personnes retenues sur 500 candidatures – ou le job, intéressant ?

Vous vous en doutez : j’ai pris le job. Et je ne regrette pas du tout. Petit pincement au cœur quand je pense à ce M2. Que je trouverais bien d’une façon ou d’une autre de suivre. Mais entre continuer à être étudiante précaire pendant au moins un an et avoir de quoi payer mes factures et même m’accorder de petits plaisirs, j’ai fait un choix, ne serait-ce que pour ma santé mentale, sans parler de ma santé financière.

Reste une question en suspens : si je termine complètement ma scolarité, il me reste 2 ans et demi à faire. L’histoire ne dit pas du tout comment je les financerais, quand bien même j’aurais envie de devenir avocate. Car l’envie n’est plus là et en partie pour des raisons financières. Soit intégrer un cabinet ou l’on est corvéable à merci avec des horaires délirants – choses qui passent sans problème quand le désir est là, mais ce n’est plus le cas – soit on vole de ses propres ailes en indépendant. Sauf qu’à lire les déboires de Maître Mô et de Maître Eolas , on n’a pas envie.

J’avoue ne pas savoir ce que je pourrais dire à mes enfants – si un jour j’en ai – quant à leur avenir : travaille bien à l’école et tu auras un bon métier ? Foutaises , l’histoire d’Alice m’a bien prouvé le contraire. Fais-toi un bon réseau de copains et tu auras plein de perspectives ? Mouais, marteler à un gosse qu’il faut qu’il soit pote avec des connards juste par intérêt, ce n’est pas ma vision de la morale et de l’éthique. La solution sera peut-être : travaille bien à l’école et dès que tu le peux, barre-toi à l’étranger, tu auras peut-être plus d’avenir que dans ce pays. Pays qui scande la solidarité à tout bout de champ mais qui n’hésite pas à te laisser mariner dans ton jus pendant des mois. Si c’est ça la solidarité, je préfère encore le système américain.

Posted in: Témoignages