Le fossé

Posted on 18 novembre 2011 par

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Ah, le doux regard de ceux qui n’ont jamais eu à chercher de boulot sur les précaires que nous sommes… Aujourd’hui, Enna nous parle de ses parents… 

 

Tu n’as jamais remarqué que les choses dans la vie se divisaient par deux? ‘tain, j’attaque fort avec un très beau lieu commun. BHL is my hero.
J’amène donc quatre exemples à l’argument béton que je viens d’écrire.
Exemple 1: ceux qui ont un boulot et ceux qui en n’ont pas.
Exemple 2: ceux qui sont inscrits chez Pôle Emploi et ceux qui ne le sont pas.
Exemple 3: ceux qui n’ont jamais eu à chercher de boulot car époque bénie et ceux qui courent après les entretiens et qui classent religieusement leurs candidatures dans un classeur.
Exemple 4: ceux qui peuvent prétendre avoir une semaine chargée-m’en-parle-pas et les autres.
Je pourrai continuer. Encore et encore.

 

à gauche les précaires. à droite, les non précaires. au milieu, pas de pont.

Au-delà de mon domaine d’études et du métier que je veux exercer dans un futur le plus proche possible, le concept de recherche d’emploi restera toujours vague pour mes parents. Mon domaine d’études et mon métier, on en reparlera plus tard. Une chose à la fois.
Mes parents, les bienheureux! N’ayant jamais à chercher du boulot, ils ont grandi dans une époque où c’était plutôt le boulot qui les cherchait. Le niveau d’études se résume au bac qui était la norme de leurs 18 ans. Un an de formation pour devenir instit’, c’était le bon temps. Un premier trimestre en droit pour être embauché directos dans une collectivité. S’en suivent plusieurs décennies de carrière dans la fonction publique. Pépère! Fingers in ze nose.

Donc, en toute objectivité, on peut dire qu’ils ne connaissent pas la recherche d’emploi. Ils ignorent tout de la mise en valeur du CV, de la technique commerciale ou séductrice d’une lettre de motivation et de l’attitude Hire-me-I’m-famous en entretien. Ils sous-estiment la masse de travail à faire en amont pour rédiger mon courrier. Ils méconnaissent toute la prospective d’un secteur d’activité ou d’un tissu économique régional. Ils se foutent de ce qu’il y a comprendre entre les lignes des articles de la presse économique et spécialisée. Mais pourtant, comme ils ont 25 ans de plus que moi, ils croient savoir. Et c’est là que ça devient difficile à gérer.
Lors de ma deuxième période de chômage, c’est devenu compliqué, d’autant plus que j’habitais chez eux et que les tensions étaient permanentes. J’estime que c’est dur de se mettre à la place de quelqu’un qui cherche du boulot, qui y met tout son cœur, qui s’applique, sans avoir soi-même vécu une période d’inactivité. C’est clair, je ne me suis jamais sentie soutenue par qui que ce soit et encore aujourd’hui. J’ai toujours vécue ma recherche d’emploi, seule. Seule face à mon téléphone, cet objet du diable, face à mon classeur, déformation professionnelle et seule face à ma conseillère Pôle Emploi, pléonasme. Constat lucide.
Impuissant et incompréhensif, tout le monde l’est car la situation de recherche d’emploi est absurde et dénuée de sens. Le fossé se creuse alors petit à petit. Les remarques du genre: « tu ne trouveras pas tant que tu seras trop exigeante comme tu l’es. » et « tu élargirais ta recherche, tu trouverais certainement. » sont récurrentes en fonction de la durée de ta recherche d’emploi.
Actuellement, ayant travaillé entre-temps, j’ai pu être indépendante et avoir mon propre chez moi. Le fossé est toujours là mais j’en ressens moins les effets. La distance les gomme. Je n’ai plus à entendre les réflexions habituelles absurdes, le regard inquisiteur, la fameuse pression par la simple formule : « Alors? » Mon isolement me fait perdre pied avec la vie dehors mais est en même temps une sorte de salut face au jugement familial quotidien, en clair, face à tout ce… merdier. Je te l’avais bien dit, les choses dans la vie se divisent par deux: il y a les gens qui comprendront et d’autres non.

Posted in: Témoignages