Consomma-chions

Posted on 18 novembre 2011 par

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Après ce titre de post tout en finesse et délicatesse, continuons sur notre lancée.

Lecteur sensible s’abstenir, puisque sous vos yeux ébahis je m’apprête à dire un mot vilain. Un mot sale. Un mot que je même moi (qui ai pourtant le vocabulaire le plus fleuri de la région PACA) je n’emploie que rarement, à certaines periodes de l’année, et avec d’extrêmes précautions. Attention, précaires à poils et à plumes, ça va piquer…

NOEL

Ouh putain, je l’ai dit.

Et on est même pas en décembre en plus.

l'enfer est pavé de bonnes intentions

Je sais que c’est mal, mais il fallait que ça sorte, ça me trotte dans la tête depuis environ une semaine. Au point ou je commence même à avoir des doutes sur ma santé mentale.

Tout à commencé la semaine dernière quand je suis allée à monoprix pour m’acheter du topcoat (je suis une précaire décadente. Le peu d’argent que j’ai, je le dépense en vernis à ongles). J’entre dans le magasin, déterminée, et sûre de ce que je vais y trouver: des fringues trop chères, du maquillage trop cher et des accessoires trop chers. C’est que au Monoprix, sadique que je suis, j’y vais régulièrement. Notamment pour lorgner sur les vernis en me disant que si je me passe d’un repas par jour pendant une semaine je pourrais m’en offrir un. Mais cette fois là, ça a été différent.

Quand je suis entrée dans le Monoprix la semaine dernière, ils avaient rajouté un rayon. Un nouveau rayon qui prend désormais la totalité de l’allée centrale. Le rayon de Noël. Des calendriers de l’aven, des guirlandes, des boules, des bonhommes en pain d’épice, des gros types barbus, des cerfs, du chocolat, du rouge, du vert, du blanc, du doré, des paillettes, de la fausse neige et tout le tralala. Tout cela m’a sauté à la gueule comme la misère sur les jeunes diplômés. Parce que Noël, c’est dans plus d’un mois, que c’est la pire période de l’année pour l’égo déjà rabougri du précaire, et qu’on lui bassine le cerveau avec ça dès qu’ halloween est passé.

Cependant, Noël le diabolique, quand on est précaire, n’a pas que des défauts. Il a même une énorme et indéniable qualité. Celle de nous faire comprendre la vacuité de la société dans la quelle nous évoluons malgré nous, et de nous donner envie de passer à un autre mode de vie.

Parce que Noël, c’est quoi au juste? Des décorations (qu’il faut changer tous les ans et qui se doivent d’être spectaculaires), des cadeaux (par milliers, comme dans la chanson), de la bouffe (chère), de l’alcool (pour faire passer tout ça). Et le tout à foison. Pour passer un vrai bon Noël occidental, ce qui importe, c’est de dépenser des fortunes en guirlandes qui avouons le, sorties de leur contexte sont tout simplement ridicules, et d’en tartiner son intérieur. C’est se ruiner en cadeaux que l’on aura oubliés dès le mois de mars (aka Nitendo DS, Kindle, Machine à pain, pull qui gratte, DVD de Mado la niçoise). Dans notre bonne vielle société capitaliste, pas de bonheur sans consommation à outrance. L’esprit de Noël, c’est l’esprit de la carte bleue qui chauffe. Et il vaut mieux s’y prendre à l’avance. Parce que le vrai bonheur capitaliste ne peut être spontané. Il vaut mieux aller acheter le camping-car Barbie le 12 novembre, sait on jamais, que Leclerc arrive en rupture de stock d’ici la fin décembre. Attention, prendre de l’avance, c’est juste un astucieux moyen de consommer plus: Noël pense à tout, il nous crée des marchés, tous suintant l’esprit des fêtes par tous leurs orifices et hurlant du Tino Rossi à tue-tête. D’autant qu’histoire de nous rendre encore plus heureux, notre merveilleuse société multiplie les Noëls. Il y a celui de la famille (le classique), celui de l’entreprise, celui de l’école, celui de la copropriété, celui des copains et celui pour nos animaux de compagnie.

Voilà donc la conception du bonheur pour nous occidentaux, copieusement vendue par d’ingénieux marketeux aux salaires indécents: la possession à profusion. Les plaisirs superflus à court terme. Sitôt comblés, sitôt remplacés. Un puits sans fin de désirs superficiels à assouvir le plus vite possible. Une quête quête du graal, sauf que le graal, chaque fois qu’on l’achète, il change de forme, et qu’il faut l’acheter à nouveau. Le bonheur, surtout à Noël, c’est facile. Il est en tête de gondole à Auchan. Suffit de mettre la main au porte monnaie pour le toucher du doigt.

Sauf que le porte monnaie du précaire, il est bien vide… C’est dur pour lui de réaliser qu’il ne pourra jamais être heureux, tout ça parce qu’il n’aura pas de calendrier de l’aven Kinder cette année, et qu’il ne pourra pas offrir une croisière Petshop à sa progéniture le 24 décembre au soir. Le bonheur par la consommation, c’est pas pour le précaire, tant pis pour lui, il n’avait qu’à être riche, ce branleur. Quelle frustration c’est pour lui de baigner dans tout cet esprit de Noël à grand renfort de guirlandes lumineuses et de promos incroyables de deux blocs de foie gras bas de gamme pour le prix de trois sans pouvoir y accéder!

Pauvre précaire, il est obligé de se recentrer sur des choses simples, celles qui font que la vie vaut la peine d’être vécue, avec ou sans boulot, avec ou sans argent.

Pauvre précaire qui réalise que posséder est vain, et que ce n’est pas l’iphone 4 ou le jean The Kooples qui fait le bonheur.

Pauvre précaire qui a compris que l’Important de se monnaye pas, et que rien ne vaut l’amour de ses proches.

Pauvre précaire qui sait qu’un cadeau fait main avec trois bouts de ficelle, mais avec beaucoup de temps et des tonnes d’amour a infiniment plus de valeur que n’importe quoi d’acheté dans une grande surface.

Pauvre précaire qui cette année devra décider de passer Noël avec ceux qu’il aime et qui l’aiment, en ce contentant de mets simples, mais en se rassasiant de bon moments sains qui deviendront de doux souvenirs.

Pauvre précaire qui peut se permettre de dire à sa famille “cette année, je ne pourrais pas faire de cadeau”, et ainsi se débarrasser de cette affreuse tradition du présent à tout prix, même à ceux dont je me fiche, tout en mettant à l’épreuve sa créativité et son imagination pour les autres…

Pauvre précaire qui cette année aura un calendrier de l’aven de compétition, fabriqué par des marmots survoltés à l’aide de chutes de tissus et de morceaux de ruban, et rempli de mots d’amour, bien meilleurs que les chocolats dégoulinants d’huile de palme.

Amis précaires, je vous le dis, nous nous préparons à passer le plus beau mois de l’année: celui ou on verra les non précaires courir les magasins comme s’ils avaient la mort au trousses pendant que nous profiterons douillettement des vrais petits bonheurs de la vie…

Posted in: opinions