Grande nouvelle, les précaires savent lire.

Posted on 2 novembre 2011 par

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Erhbd elle est pauvre mais elle sait lire… D’ailleurs moi aussi.

Tu sais que quand on arrive en fin-de-mois-début-du-suivant-mais-les-allocs-sont-pas-encore-versées (l’Etat, dans sa grande mansuétude, prend le temps de grappiller quelques intérêts sur ses placements avant de te filer ton obole, tu vois pas, toi) savoir lire c’est über utile ?

Sisi, je te jure. Comme quoi on a bien fait d’aller à la communale, hein.

Tu vois, le précaire, à partir de genre le 25 du mois, quelque chose comme ça, il commence à recevoir du courrier.

C’est pas que tous ses potes sont superstitieux des chiffres et ont brutalement décidé de tous se marier ou accoucher en fin de mois, nan nan, ça va tu sais, les précaires c’est des gros débiles qu’ont pas assez travaillé à l’école pour mériter de la patrie mais faut pas mettre tous leurs potes dans le même sac, hein, quoi (toi aussi assume tes potes pauvres, c’est pas sale, je t’assure).

Nan, c’est que d’un coup y’a une chiée de gens qu’ont envie de lui écrire, quoi.

Le banquier, pour dire que le compte courant à moins mille il l’a vu, des fois que le précaire lui il aurait raté l’info ( la machine a mangé ta carte, tu farfouilles dans le canapé en quête de monnaie perdue pour t’acheter du pain, mais on n’est pas sûrs que t’aies bien compris, hein)…

l’Edf, pour dire que le prélèvement rejeté elle l’a vu aussi, des fois que le précaire se demanderait pourquoi ça pète dans la baraque quand il fait une machine en même temps qu’un gâteau (ho bin ça alors, c’est fou hein, on se permet même de douter de tes compétences en électricité, dis voir, c’est quand même ton boulot, à la base, merde, ho, ils poussent , là)…

l’opérateur mobile pour dire que bon la facture elle existe encore, des fois que le précaire croirait à la quatrième dimension ou aux trous noirs mangeurs de facture TVA incluse (c’est connu tu passes trop de temps devant ta télé)…

Ça je te le fais pas dire, les superstitieux ne sont finalement pas ceux qu’on croit, hein.

Laule.

Des fois, bien engoncés dans leur conviction que le précaire doit décidément être illettré c’est pas possible, ces gens se permettent de lui écrire deux fois à deux jours d’intervalle, voire davantage si jamais il a laissé un email, le précaire. Oui ! Ils ont raison, hein, avec ces gens-là on n’est jamais sûr de rien au niveau de la compréhension du message (pourtant fort simple : paie, bordel) (la réponse qui vient le plus vite à l’esprit étant : j’aimerais bien, connard) (garde-toi de dépenser un timbre pour répondre ça, malheureux précaire, ce serait hypothéquer ton dernier quignon de pain de décembre prochain).

C’est comme ça que le précaire le 1er du mois-suivant-qui-ne-démarrera-pas-avant-le-huit-dtc-de-précaire finit dans la file d’attente de La Poste, non qu’il ait suffisamment d’illusions encore pour penser que son RSA est déjà là, mais le banquier en a encore visiblement beaucoup, des illusions, lui, et il a jugé utile de les lui exposer par courrier recommandé, parce que tu sais les pauvres c’est foutu capable de perdre une enveloppe entre leur boite aux lettres et leur table de salle à manger (ou pas)(manger, ou pas, je te la fais bien nette parce que je sens que je te perds là), hein. Si ça avait la moindre capacité organisationnelle, ça serait pas pauvre, allons bon.

Là, dans la file d’attente, le précaire côtoie un non-précaire qui a encore les moyens de se payer un torche cul surnommé journal par la bien pensance de gauche qui nous laisse crever, et il lit par-dessus l’épaule d’icelui ( des pauvres capables de placer judicieusement « icelui » dans un texte tu l’aurais pas cru, hein, avoue, richou) qu’hier matin une femme a accouché seule, dans le froid, sous une tente, en plein Paris, avant que de voir mourir son nouveau-né dans ses bras, le tout sous l’œil des passants même pas indignés qu’on se demande où est leur foutu seuil d’indignation, probablement au même endroit que feue leur humanité (surtout pas paix à son âme, à cette chienne).

Hum.

Le précaire sait lire, oui.

Entre les lignes, entre les mots, le précaire sait comment ça arrive, de se retrouver sous une tente, en cloque, en travail même, de ne pas avoir accès aux soins, de ne pas pouvoir compter sur autrui, du tout, même et surtout quand il est en principe payé pour t’aider, tout ça il sait le lire, le précaire.

Et tu sais pas petit privilégié richou bien né, y’a un autre truc que le précaire sait super bien faire avec ses organes oculaires que tu ferais bien d’en prendre de la graine parce que rue de l’Observatoire à paris tu vas pas me faire croire que c’est discret une meuf qui accouche, t’as décidément un énorme problème avec tes yeux petit richou, hein, va s’agir d’apprendre à t’en servir et vite…

Ce truc que le précaire sait faire en lisant par-dessus ton épaule, c’est pleurer.