Le cercle vicieux

Posted on 26 octobre 2011 par

9


 

Après avoir participé à We Are The Précaires, Enna avait envie de partager son quotidien. Je pense que nous sommes nombreux à vivre la même chose. Empathie, je hurle ton nom…

Depuis cet été, je suis tombée dans un cercle vicieux. Ses murs sont inébranlables et peu à peu les ampoules ont grillé les unes après les autres.
Ma vie sociale est à l’agonie. Et plus les jours passent, plus c’est dur de se bouger pour sortir. Chaque sou dépensé pour les loisirs est une culpabilité: cinéma, boire un verre, aller un concert. Je me suis privée de Scopitone cette année, un festival que j’affectionne particulièrement. 

Pour être franche, je ne sors plus. Je n’ai plus envie de sortir. Et les quelques personnes que j’avais l’habitude de voir, ont pris leurs distances, occupées par leur vie de salarié. Au bout de six mois, ils ont épuisé toutes les questions qu’ils pouvaient me poser: tu as des pistes? Tu ne veux pas passer les concours? Et tu as pensé à chercher là? A élargir ta recherche? Mais que fais-tu de tes journées? Les 3/4 ignorant ce que j’exerce réellement comme métier. Ils me voient bien dans une bibliothèque, occuper à dépoussiérer les livres, à ranger les archives et ayant recours exceptionnellement à l’ordinateur. Au bout de six mois, je n’ai plus l’énergie de les contredire. Ce cercle vicieux m’intoxique. C’est l’ascenseur émotionnel toutes les heures. Je suis totalement à fleur de peau. Pour la moindre petite chose. Tout obstacle me paraît insurmontable. Et parfois la corde craque de façon soudaine: dans la rue, au téléphone (ma mère n’aurait pas du appeler ce soir-là), dans ma douche. C’est violent. Et je ne peux même pas dire que ça fait du bien. ça vide, c’est tout mais la nausée est toujours là.
Du coup, je suis devenue la fille qu’on n’invite plus trop. Mes discussions tournent toujours autour des mêmes sujets: recherche d’emploi, précarité, chômage, qui sont loin de susciter l’intérêt. De toute façon, on ne préfère pas trop en parler ou au mieux on balance de bons lieux communs: ça va s’arranger. Tu vas trouver. Ou pire on me prend en pitié en remuant les sourcils et en tentant de faire une grimace de compassion avec les lèvres.
J’en viens à en avoir honte de ma situation. Je me cache. Je ne réponds plus aux mails, ni aux textos. Ou alors par la négative. Je ne donne plus de nouvelles, étant donné qu’il n’y a aucun changement notable. Encore et toujours ce cercle vicieux. Je me terre. Et lorsqu’il faut que je quitte obligatoirement mon antre, que je sorte de mon cocon, je suis à chaque fois, étourdie par l’animation d’un boulevard, le bruit de la foule dans les rues piétonnes. Je me prends en pleine gueule ce putain de décalage. Nous sommes décalés par rapport à l’ordre logique d’une journée, d’une semaine de travail, à la joie d’être en week-end, au blues du dimanche soir et à la petite forme du lundi matin.

 

Alors parfois, j’ai de courts moments de lucidité ou plutôt de survie sociale et j’accepte l’invitation parmi les rares qui circulent dans mon cercle de connaissances. 80% du temps, je prétexte un imprévu de dernière minute. Pour éviter le regard des autres, les phrases bien-pensantes, les questions qui n’arrangent rien et puis le silence, le blanc des gens qui travaillent et de ceux qui sont au chômage.
Ce soir, je suis à nouveau dans cette situation. J’ai dit oui il y a quelques jours et me revoilà, à 1h30 de l’échéance et, tu l’auras compris: je n’ai absolument pas envie d’y aller. A cette pendaison de crémaillère où je ne connais que 2 personnes. Où il va falloir que je me présente. Que je dise ce que je fais où plutôt ce que je ne fais pas. Que je subisse les questions qui seront toujours les mêmes. Où cette situation me complexera tellement que j’estimerai n’avoir plus rien d’intéressant à dire. Et que j’en perdrai la voix. Le processus de la rencontre me dégoûte de plus en plus. Seulement, il est trop tard pour que je me dérobe. D’autant plus que je fais venir quelqu’un exprès pour m’accompagner. J’aurai accepté l’invitation toute seule, j’aurai esquivé au dernier moment. Comme d’habitude.

 

Là, je n’ai qu’une hâte: regagner mes pénates, le plus vite et le plus tôt possible. Ou bien prétexter que j’avais oublié le rendez-vous, ne pas m’excuser de ne pas être venue.

 

 


 

Posted in: Témoignages