La prise d’otage

Posted on 18 octobre 2011 par

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Hier, un homme a pris deux personnes en otage à l’agence du pôle emploi de Beaumarchais.

Cet homme avait semble – t – il deux types de revendications, deux excuses pour revendiquer son geste.

L’une des deux est politique. Nous ne reviendrons pas dessus, ça n’est pas la vocation de Payetonprécaire. En plus, je ne suis pas certaine de pouvoir en parler avec justesse.

L’autre raison, c’est la précarité. Voici ce qu’il explique à la rédaction de Rue89 dans un mail qu’il a écrit lors de la prise d’otage, depuis la boite mail de la directrice de l’agence du pôle emploi qu’il séquestre:

«(…) Je m’appelle Christian Denisot, 45 ans, intelligence moyenne, culture moyenne, sans talents particuliers, français moyen.

Depuis le début des années 2000, comme pas mal de citoyens Français, je galère ; mais depuis quelques années, j’ai amorcé les étapes ultimes qui mènent à la précarité :

Mon âge est, à l’évidence, devenu un handicap certain dans ma recherche d’emploi (en fait, dès 35 ans vous êtes trop vieux).

Les CDI sont introuvables.

CDD de plus en plus rares, de moins en moins qualifiés et rémunérés. »

A quelques détails prêts, Christian Denisot est comme moi. Comme nous. Et Christian Denisot en est arrivé à un tel point de découragement qu’un beau matin, il a décidé de menacer des gens avec une arme (factice) de les retenir de force dans l’institution qui cristallise son malaise et de risquer sa vie pour se faire entendre.

Évidemment, je ne cautionne pas son geste. A mes yeux, rien ne justifie la violence. Christian Denisot a à mon sens commis une grave erreur en attentant à la liberté de deux personnes pour faire passer son message.

Cependant, je le comprends.

Être précaire, c’est beaucoup de choses. ça peut être le fait de ne pas avoir de travail (qu’on ait ou pas un CV bien rempli). ça peut être le fait d’avoir un travail qu’on déteste, parce qu’il ne correspond pas à ce que l’on est, et qu’on a pris pour pouvoir payer les factures. ça peut être le fait d’avoir un travail qu’on aime et qu’on fait bien, mais qui justement ne paie pas les factures. ça peut être le fait qu’on fasse des études (avec toute la dèche que ça implique) pour justement avoir un travail qu’on aime et qui nous fait vivre, et au final s’être sacrifié pour avoir soit l’un, soit l’autre, soit aucun des deux.

Être précaire, c’est une énorme injustice. C’est devoir se passer de presque tout alors qu’on vit dans une société ou tout passe par la possession et la consommation. Être précaire au pays de la mondialisation, du libéralisme, et du fric-roi c’est n’être plus grand chose.

Et qui mieux que le pôle emploi pour nous renvoyer cette injustice à la gueule? Le pôle-emploi (quelque soit le côté de la barrière ou l’on se trouve, conseillers ou demandeurs) et une machine à broyer. Malheureusement, je ne peux que parler du côté que je connais. Celui du demandeur d’emploi. Le demandeur d’emploi qui sombre dans le désespoir quand il découvre qu’il ne rentre pas dans les clous de la grosse machine.

Des clous pourtant totalement rouillés et obsolètes, dans un monde ou dans la réalité on ne recrute plus pour un poste mais pour des compétences. Pour le pôle emploi, on est trop vieux, trop diplômé, trop jeune, pas assez d’expériences, on a choisi un secteur pas assez porteur. On a un CV trop plein, qui va effrayer les recruteurs. On arrive trop tard pour se faire financer une formation (les crédits sont gelés). On arrive trop tôt pour prétendre à un contrat aidé, censé relancer le processus, mais qui en fait n’est qu’un cache misère payé en dessous du seuil de la pauvreté pendant six petits mois. Des clous ou on va proposer à un Webmaster un module de formation obligatoire « rechercher un emploi sur internet » ou à une ex DRH « comment améliorer son CV ». Des clous ou ton conseiller est un ex ANPE quand tu as besoin d’infos liées à tes indemnités, et un ex-assedics quand tu as des questions sur ta recherche d’emploi. Des clous qui n’arrivent jamais au courrier, et qui conduisent à ta radiation. Des clous qui se perdent dans la nature en même temps que tes indemnités. Au final, les demandeurs d’emploi ne sont plus que du bétail. Il n’y a plus de foin à manger? Ben ils n’ont qu’à manger des orties. Il n’y en a plus non plus? Tant pis, on les met à la diète. Et au final, cette grosse machine dont le but premier ne peut être que d’accompagner les gens comme Christian Desinot sur le chemin du retour à l’emploi serein, finit par faire de la charpie de tout ceux dont le seul tord est souvent d’être arrivé dans le mauvais secteur, au mauvais moment, au mauvais endroit.

Je n’irai jamais jusqu’aux extrémités du preneur d’otages du pôle emploi. Mais je ne me lasserai jamais de crier ma colère contre l’injustice de toutes les formes précarités et de cette société qui semble l’entretenir en nous oubliant. On finira bien par nous entendre…

 

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