Précaire professionnelle

Posted on 13 octobre 2011 par

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Erhbd (c’est pas facile à prononcer) fait des choix professionnels radicaux: elle fait de la précarité une profession à part entière. Témoignage:

Rigole pas, didiou, c’est un métier.

Bon ok j’ai pas de mérite j’ai eu le don par héritage. Hin hin hin.

l'hérédité

Mais quand même, permets-moi de t’instruire, Bobo, étant donné la contingence mes leçons pourraient te servir plus vite que tu le ne crois. Nan nan, je te souhaite pas de mal, nan, je constate, c’est tout.

Donc disais-je, précaire, c’est un métier. C’est comme tout, s’apprend, mais ça fonctionne beaucoup sur le principe du compagnonnage, tu trouveras pas d’école spécifique. Donc sois poli et écoute la dame.

J’ai eu énormément de chance. Je suis née précaire, j’ai grandi précaire, j’ai vécu et je survis encore précaire. Ma vie elle-même est précaire mais je te rassure là-dessus au moins y’a une égalité, toi non plus t’es pas à l’abri d’un bus de douze tonnes dans ta face. Je me console souvent de cette pensée quand j’ai affaire à un gros con, soit dit en passant (tu peux noter, ça fait partie des stratégies utiles pour éviter habilement la plainte pour coups et blessures volontaires lorsque tu te retrouves, par exemple, au hasard, face à une pétasse tout droit sortie de son BTS banque qui te prélève 30 euros de frais tout en rejetant ton chèque de 21 euros 50).

Du coup si tu veux comme j’ai maintenant un certain âge voire un âge certain, j’ai acquis le truc magique, la clé du CV qui performe, le truc qui fait que moyennant ça et un 95D habilement mis en valeur et plein d’autres choses que je n’ai pas davantage que le 95D en fait (on me souffle à l’oreillette que ceci explique cela. Ah, oué. Pitêtre. Pas con) on t’aime partout où tu postules, j’ai nommé l’expérience.

Il y a dans la vie des domaines où l’expérience n’est guère utile quoi qu’en disent les mecs des cabinets de recrutement. Par exemple, moi, tu vois, j’ai une putain d’expérience commerciale terrain. Et bin à part me faire ramasser encore des jobs de commercial terrain payés trois-fois-rien-mais-si-vous-êtes-bon-vous-serez-riche-grâce-à-vos-primes, elle me sert à foutre rien.

Jamais personne n’a considéré que mon expérience, dix piges maintenant, quand même, pouvait me permettre d’accéder à un poste de management, par exemple.

Mon expérience de précaire, en revanche, elle, elle est super utile.

Sisi.

Parce que tu vois par exemple maintenant quand j’ai devant moi un petit con sorti de sa sup de co de province qui couine que oui mais bon je sais pas trop quoi penser de votre candidature madame, bin je peux l’aider.

Je peux lui dire des trucs comme : « rassurez-vous, à compétence égale je serai toujours une femme et je ne serai jamais, faute d’avoir eu des parents aisés pour me payer la chose, diplômée de sup de co. Je ne vous volerai donc jamais votre place !  Vous n’avez rien à craindre. Sous-fifre sous-payée je serai et resterai sans poser de soucis, pour le moins jusqu’à ce que le non paiement de mes notes de frais excède mon découvert autorisé, ce qui me contraindra à démissionner, vous pensez-bien. Voyez donc la belle affaire, de mon arrivée à mon départ je serai totalement parfaite et rentable. »

ET en effet il m’embauche. M’entube. Me plombe le découvert. Et me laisse partir plus pauvre que je suis arrivée et sans droits au chômage pour 4 mois minimum plus le mois de carence plus les quinze jours de traitement de dossier quand il est pas paumé.

Tu vois, ça aide, l’expérience.

( rassure-toi, on joue ce jeu deux trois fois maxi, après on apprend à anticiper les coups, on demande une avance de frais avant même d’avoir commencé à faire le plein, et on se fait dégager en période d’essai)

(ça n’a pas l’air comme ça mais je t’assure que vis-à-vis de la gestion de ta précarité, cette option est meilleure, t’as pas la carence et si t’es pas trop idiot t’as laissé ton dossier pôle emploi actif t’as même pas à le refaire)

(quand je te dis que l’expérience t’en apprend, hein)

La précarité, ça t’aide à comprendre le fonctionnement des choses.

Avec un peu d’empathie pour ton prochain, même, et surtout, quand il te sodomise profond par surprise et sans gel, tu peux assez rapidement tracer les lignes des petites cases dans lesquelles ranger tes agresseurs passés présents et futur, afin de mieux les comprendre et d’anticiper leurs coups. Sachant que tes chances de rester dans la précarité ou d’y revenir assez souvent pour l’appeler « maison » sont très grandes, anticiper les coups ne peut t’être que bénéfique sur le long terme.

Il faut rentabiliser son expérience de la précarité. Moyennant une VAE dans le domaine, au bout d’un certain temps voire d’un temps certain (nan mais cherche pas je ne trahirai pas mon âge c’est une des règles du précaire, si tu veux, si jamais on sait précisément de combien t’es vieux on peut t’emmerder encore plus, du coup j’ai appris à camoufler mes rides et mon acné) tu pourrais bien prétendre devenir conseiller pôle emploi ou assistant social. Même que tu performerais grave. Si.

Pas de bol y’a pas de VAE pour les précaires.

Moi je dis que ça viendra. Mais j’ai toujours été en avance sur mon temps.

Je reviendrai te donner des leçons de précarité, si tu veux. Je connais plein de trucs, plein d’emmerdes, je t’assure je suis over-expérimentée. Ma collection personnelle d’emmerdements est assez époustouflante, moi-même parfois elle m’étonne encore.

Mais là je file, j’ai rendez-vous avec mon conseiller pôle emploi. Pas qu’il puisse m’apporter grand-chose, le pauvre chéri, non…mais depuis qu’il m’a avoué qu’il n’avait même pas accès aux conventions collectives (hihihi) on a trouvé un terrain d’entente.

On se revoit régulièrement pour essayer de valider des entretiens pas trop pourraves pour sa fiche de résultats. Oui parce que tu vois pas toi mais mon conseiller pôle emploi il est encore en CDD, hein. Donc on a convenu qu’on allait d’abord essayer de le rentrer lui dans le système, de le dé-précariser, et que pour moi on verrait après, quand il pourra, peut-être, faire quelque chose pour moi. On fait équipe, tu vois.

C’est que mon expérience de la précarité la vraie (même pas celle du CDD, l’autre, celle d’après le CDD, celle d’après la fin de droits même) me permet de la vivre mieux que lui ne la vivrait, tu sais. Il est fragile, mon conseiller, le moins que je puisse faire c’est d’utiliser mon professionnalisme pour l’aider à se maintenir à flot.

Ah lala…si les précaires n’étaient pas si pauvres, j’ouvrirais un cabinet de coaching en précarité, tiens.

;D

Erhbd

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