Le post à 20 centimes

Posted on 7 octobre 2011 par

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Hier, j’ai gratté vingt centimes à un type que je ne connaissais ni d’Adam, ni d’Eve. D’ailleurs, je ne connais ni Adam, ni Eve, mais ça c’est une autre histoire.

on ne réalise pas les fortunes qu'on retrouve dans les sacs d'aspirateurs

Pendant une seconde, je me suis imaginée crasseuse, les cheveux gras, l’haleine chargée de villageoise, vêtue de guenilles, à demander à tout les copains d’Adam et Eve de quoi m’acheter une boite de rillettes pour le dîner. Oui, bon certes, on en est pas encore là, mais hier, afin de pouvoir prendre le tramway dans la légalité, j’ai gratté vingt centimes à un inconnu.

Comment en est-on arrivé là?

C’est pas compliqué: des années à vivre un peu au dessus de mes petits moyens m’ont définitivement fâché avec mon banquier. Mon découvert autorisé a fini par fondre comme neige au soleil pour devenir quasiment inexistant. Mon raisonnement en matière d’argent n’était pourtant pas illogique: tant que j’étais étudiante, j’étais fauchée, mais je dépensais l’argent que j’aurais gagné une fois diplômée. Une fois diplômée et détentrice d’un premier contrat précaire, j’ai commencé à dépensé l’argent que j’aurais gagné après avoir été augmenté. Après avoir perdu mon premier emploi, j’aurais dépensé l’argent que j’aurais gagné avec le boulot d’après, forcément mieux payé. Et ainsi de suite. Sauf que je n’ai jamais eu d’emploi mieux payé. Voire même, je me suis parfois retrouvée sans emploi du tout. N’empèche. Les banquiers sont des gens rancuniers, très cruels, et totalement dépourvus d’empathie qui ne comprennent pas que le meilleur moyen de me remonter le moral quand je suis fauchée, c’est de me laisser acheter des chaussures aux talons bien trop hauts. Résultat des courses, après un interdit bancaire totalement injustifié (avoir un découvert égal au double de mes revenus n’est pas à mes yeux une justification suffisante), et une carte bleue irrémédiablement avalée, mon banquier (qui est malgré tout un être humain, enfin je pense) a consenti à m’en donner une nouvelle.

Mais sous certaines conditions.

Il m’a donné la même carte bleue que celle que j’avais lors de mes 16ans. Une Visa Electron. Celle ou ton nom n’est même pas écrit en doré et en relief. Celle qui ne te permet pas de payer aux bornes SNCF ni à l’autoroute. Et surtout celle qui se bloque quand tu es à découvert de 12 centimes. Et qui te dit quand tu la glisse dans le distributeur, à une période de ta vie ou tes revenus sont de toute façons inférieurs à tes dépenses (qui pourtant se limitent au minimum vital depuis plusieurs mois):

“T’es pauvre. C’est con. T’aurais été riche, j’aurais consenti à te donner de l’argent, pour que tu puisse aller t’acheter un panini. Mais là t’es pauvre. Et t’as une carte bleue de pauvre. Alors au lieu de te sortir des biftons, je t’annonce que tes droits sont épuisés, et que tu peu pleurer des larmes de sang, c’est pas demain la veille que je te filerai dix euros”.

Sauf que voilà.

Parfois, il te reste 1 euro 20 (dont 80cts en pièces rouges), une carte bleue inutilisable, le besoin non négociable de prendre des transports en commun à 1 euro 50 le ticket, et finalement presque plus de fierté.

Alors tu tapes sur l’épaule d’un inconnu, tu lui inventes une histoire de vol de portefeuille pourrie et tu lui demandes gentiment, mais quand même avec la boule au ventre de te filer les 20 centimes que tu n’aurais pas pu avoir autrement.